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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 21:51

J'avais participé à un AT ( Appel à Textes) pour une anthologie ,celle du Petit Caveau. Maintenant que les résultats sont annoncés :

Henri Bé - Lydie Blaizot - Olivier Boile - Alice B. Griffin - Tepthida Hay - Malaïka Macumi - Patrice Mora - David Osmay

Jean-Paul Raymond - Vincent Tassy - Patrice Verry - Jean Vigne

( L'Anthologie paraîtra aux éditions du Petit Caveau en novembre 2012. ), je vous propose mon texte en avant-première ! Les conclusions du comité de lecture étaient les suivantes :

Nous vous remercions encore une fois de votre participation à notre appel à textes.

 

Nous avons lu avec attention votre nouvelle et nous avons malheureusement décidé de ne pas la retenir pour figurer au sommaire de l'anthologie Vampire malgré lui.

 

Voici une brève synthèse des avis des lecteurs qui se sont penchés sur votre texte. Bien entendu, il ne s'agit que de ressentis personnels, en aucun cas d'une vérité absolue...

 

L'écriture, malgré quelques maladresses, est agréable. Le début intrigue, puis on sombre dans d'interminables longueurs qui finissent par avoir raison de l'enthousiasme initial ; on décroche. L'histoire se traîne, peine à garder le lecteur en haleine et dans le vif du sujet. Par ailleurs, la narration externe à l'action ne permet pas de ressentir les émotions des personnages, qui demeurent étrangers au lecteur. Encore un point qui rend difficile l'immersion dans le texte.

Au final, la nouvelle ne parvient pas à s'imposer, et ne nous a pas convaincus.

 

Nous vous souhaitons bonne continuation dans votre vie d'auteur.

 

Marianne, pour les éditions du Petit Caveau. "

  *******

A.T pour LE PETIT CAVEAU : VAMPIRE MALGRE LUI de Françoise Grenier Droesch

Les Ombres

Il se réveilla sur un lit d'hôpital. Complètement sonné, il ne se souvenait plus de rien !

Ses doigts noueux palpèrent le tissu rèche de son pyjama. Cette couleur indécise, bleu délavé, ne lui correspondait pas. Habituellement, cet homme s'habillait de vêtements chatoyants, taillés de préférence dans une étoffe luxueuse. Souvent en soie, ils reflétaient son appartenance à une grande lignée d'aristocrates. Que faisait-il là ? Lui-même ne savait pas.

Son premier mouvement fut de s'asseoir au bord du matelas : il eut un mal fou à se redresser, et cela provoqua une douleur affreuse au bas du dos. Puis, il passa une main dans ses cheveux : son crâne était dégarni. De plus en plus perplexe, il se leva difficilement et décida de faire le tour de sa chambre : quelle horreur, ce manque de goût dans la décoration, pensait-il. En effet, à part le lit, blanc, des draps au matelas, une vulgaire table en formica et une chaise métallique, pas d'autres meubles ne venaient encombrer l'espace exigu qui était le sien à présent.

Il se dirigea vers un autre endroit contigu, le cabinet de toilette. Sa stupeur fut grande en découvrant ce que lui renvoyait un petit miroir au dessus du lavabo. Il faillit hurler d'effroi, sauf qu'aucun son ne sortit de sa gorge attaquée par des plis hideux. Tout son visage était strié de rides profondes. L'éclat de son regard affolé, d'un noir pénétrant, jaillissait des orbites enfoncées et contrastait avec son teint cireux. Ce n'est pas moi, ce vieillard, ce n'est pas possible, que s'est-il passé? Il allait devenir fou s'il continuait à observer son aspect repoussant, cette chose qui n'était pas lui-même. Ses bras étaient recouverts de plaques rouges qui le démangeaient. La lumière du jour recommençait à le blesser en provoquant de graves brûlures. Malgré ses douleurs et son désespoir intenses, il alla descendre les stores en actionnant le mécanisme. La pénombre lui convenait, le calmait. Il se rappelait son apparence physique antérieure : un jeune homme d'une trentaine d'années, tout au plus, au corps parfait, au charme ensorcelant et au sourire ravageur.

Il retourna s'allonger pour oublier sa terrible condition de vieux monsieur de quatre-vingt-dix ans. Je trouverai bien un moyen de m'en sortir, se rassura-t-il.

Il avait perdu la mémoire, pourtant il était sûr d'une chose : jamais, il ne s'était trouvé dans une situation aussi dégradante, lui, le Maître sur ses Terres : Vampire de son état.

 

*****

 

En début de semaine, tôt dans la matinée, des agents de police, accourus sur les lieux d'un accident de circulation tragique, l'avaient découvert, nu et prostré, au milieu de carcasses tordues et de corps en lambeaux. Des traces de sang coagulé, souillaient son visage ridé. Des pompiers, arrivés en renfort, avaient transporté cet être décharné, d'une blancheur excessive jusqu’aux urgences de l’hôpital psychiatrique Sainte Anne à Paris.

 

******

 

Ce vieux monsieur, déambulait le soir, dans les couloirs aussi blancs que lui ... ombre laiteuse et courbée, flottant dans son uniforme de malade, tel un squelette.

Cela faisait maintenant longtemps qu'il avait été installé dans sa chambre d'hôpital. Il avait oublié jusqu'à son nom et son prénom.

 

Son médecin, Monsieur Richet, s'appliqua à stimuler sa mémoire en lui décrivant le lieu où il gisait, il y a trois mois maintenant : une voie rapide encombrée de débris métalliques, venant de véhicules accidentés. Il lui décrivit le camion de pompiers qui percuta la barrière de sécurité, près duquel il végétait. Les deux hommes qui s'y trouvaient n’avaient pas survécu.

Non, son patient ne se souvenait pas. Que faisait ce vieillard vivant parmi tous ces cadavres ? Est-ce le choc ou autre chose qui l'empêchait de retrouver ses esprits ?

Les journées s’étiraient lamentablement avec toujours les mêmes rituels : le lever, suivi d’une toilette et d’une collation qu‘il ne touchait pas. Le personnel ne devait pas relever les stores : des mimiques de souffrance tordaient les traits de son visage. Les séances auprès du neurologue ressemblaient à un combat acharné. Le malade luttait pour ne pas quitter son lit. Les entretiens étaient éprouvants pour Monsieur Richet car ils se suivaient et se ressemblaient :

- Reprenons, vous ne voyez pas quelques images ? Votre maison ? Des personnes familières ?

 

Le patient dodelinait de la tête, sans prononcer une parole, lorsqu‘il voulait bien rester éveillé.

Les examens ne révélaient aucune dégénérescence neurologique, comme la maladie d’Alzheimer. De même différents tests et de nombreuses analyses n'avaient décelé de lésions cérébrales. Non, c’était autre chose qui l’empêchait de se souvenir, mais quoi ? Le personnel d'encadrement et les médecins se sentaient démunis. On l’avait donc confié au service de gérontologie de l'hôpital en désespoir de cause !

Monsieur Richet continuait à lui montrer des photos de personnages connus, pensant réveiller ses souvenirs. Ce vieillard n’avait aucune réaction, surtout la journée. C’en était décourageant. Sauf s'il se sentait en danger : il pouvait réagir violemment.

Les recherches menées dans les commissariats de la région, autour de disparitions récentes ne donnaient aucun résultat. Une photo de lui était parue dans la presse. Personne ne venait chercher cet être étrange. Parfois son visage s’éclairait d’une lueur indéfinissable qui lui donnait un air cruel mais ça, c‘était pendant ses errances nocturnes à l'intérieur des bâtiments. Il semblait chercher quelque chose.

Le restant de la journée, il somnolait. Si le médecin ne venait pas le déranger, il continuait à dormir, plongé dans l’obscurité et dans une semi inconscience. Les repas étaient une torture pour les soignants. Monsieur refusait la nourriture si bien qu’il fut question de l’alimenter contre son gré par sonde gastrique. Sa force était disproportionnée à son état de faiblesse apparente : il se débattait comme un diable. Toute tentative de l'endormir était vouée à l'échec : les anesthésiants ne lui faisaient aucun effet. Il était une énigme! Par contre, à la nuit tombée, il allait sans but, et l’on se demandait comment il faisait pour retrouver sa chambre. Il ne se perdait jamais ! On avait fini par le laisser tranquille et plus personne n’avait envie de le sortir de sa léthargie feinte ou pas.

 

Une partie de sa personnalité émergeait malgré sa somnolence : il transmettait des ordres inconscients au personnel soignant qui agissaient selon son bon vouloir. Les gens qu'il rencontraient étaient comme envoûtés et finissaient par l'oublier.

Après plusieurs semaines qu’il déambulait ainsi, il atteignit une aile jusque là réservée aux personnes de garde. Quelqu'un avait oublié de fermer la porte d'accès ou sa force était venue à bout du mécanisme de sécurité, toujours est-il qu'il arriva dans une immense salle inoccupée. Trônait au milieu, un beau piano droit, noir de jais, rutilant. Il s'en approcha, souleva l'abattant du couvercle et caressa les touches. Aussitôt, une envie de jouer traversa l'étendue déserte de son cerveau, un sursaut instinctif. Des notes s'égrenèrent, tour à tour sombres et limpides, pour former un collier de perles noires ou ivoires de toute beauté. Puis une mélodie reconnaissable d'un grand compositeur romantique s'envola, majestueuse, se jeta sur les murs et les autres meubles, s'altéra contre les rideaux, gicla sous la porte et se répandit dans tout le bâtiment en une vapeur invisible. Tout le monde dormait, et seul, lui, pouvait comprendre la force anormale de ces notes qui le galvanisait. Cela dura jusqu'au petit matin, puis il mémorisa la forme du piano, qui serait son jouet et même plus, l'élément indissociable de sa personnalité. Tous les deux, l'homme et l'instrument formait un couple si fusionnel : c'était magique et inquiétant. Le vieillard s'était redressé et juré qu'il reviendrait au cours des prochaines nuits. Il ne pouvait rester exposé à la lumière du jour sans souffrir le martyr, et se dépêcha de retourner dans son bâtiment, puis sa chambre. En passant devant son miroir, il esquissa un sourire carnassier : les rides et les cernes s'étaient estompées, la peau s'était retendue et prenait une jolie teinte rosée. Il allait mieux, beaucoup mieux. Vingt ans de moins, c'est un bon début.

 

*****

 

Le lendemain, de nombreuses personnes avaient disparu, parmi les plus âgées. Le personnel était sur le pied de guerre, surtout depuis la découverte de cette porte laissée entrouverte, alors que, non, l'aide soignant du service de nuit avait prétendu l'avoir refermé derrière lui !

Ces malades s'étaient peut-être enfuis dans les autres bâtiments ou dehors et la direction prévint la Police.

Un inspecteur et son adjoint se présentèrent dans l'après-midi à la direction de l'Hôpital. Ils dirigèrent les recherches dans toutes les unités, jusque très tard dans la soirée, sans trouver trace des fugitifs. Ils revinrent ainsi toute la semaine interroger le personnel, tenter de percer le mystère des disparus.

 

*****

 

Le planning de l'unité 9, où était installé le rescapé du gigantesque accident, se déroulait avec la même régularité. Après les rituels matinaux, on lui expliqua qu'il verrait une nouvelle personne. Adeline Pichot, stagiaire psychologue. Elle était entrée dans la chambre numéro 360, avec la consigne de laisser les rideaux occultants tirés, de ne pas brusquer le locataire très spécial, qui se tordrait de douleur au moindre rayon de soleil. La matinée serait consacrée à le faire dessiner puisqu'il ne parlait pas. Ce fut très productif.

Monsieur Richet, médecin référent et la jeune femme avaient convenu d'échanger leurs impressions.

Quelques heures après l'entretien, ils se retrouvèrent au bureau du psychiatre. Celui-ci paraissait perplexe devant les dessins maîtrisés du résident. Adeline, par contre, se montrait enthousiaste.

–Voyons, Comment peut-il connaître l'existence d'un tel objet ? Il a l'air tellement ahuri !

–C'est vrai, mais il semblait fébrile en l'esquissant et il a écrit ces mots : LUDO PIANO, ce qui veut dire, jouer du piano!

–J'avais compris et vous voulez certainement que l'on tente l'expérience ?

–S'il vous plaît, oui. Je serai curieuse de savoir s'il peut jouer de cet instrument. Peut-être que ses blocages s'atténueraient ?

– Bien, je vais faire le nécessaire pour faire transporter un piano ici, mais je ne pense pas qu'il en jouera véritablement.

 

L'installation du piano prit plusieurs journées, au cours desquelles l'état du patient s'améliora nettement. Il paraissait plus alerte, la peau légèrement colorée, moins ridée aussi. Les employés ne cherchaient pas à comprendre, par quel miracle il se tenait en forme sans prendre ses repas, pour la simple raison que l'esprit du vampire s'infiltrait insidieusement en eux. Ils trouvaient cela normal.

 

La semaine suivante, M. Richet avait une surprise pour son malade qu'il accompagna jusqu'à l'immense salle de restauration. Le piano avait été placé contre un mur et attendait sagement qu'un musicien le réveille. Assis sur le tabouret, M. Amnésique ne se fit pas prier. Pour lui, c'était un pur délice de dérouler ces notes interminables. Il n'avait aucun effort à faire. Son instinct, encore, le guidait. Et les notes lui obéissaient au doigt et à l'oeil. Elles se pliaient à ses exigences : hypnotiser ses victimes humaines, en extraire l'énergie vitale pour leur maître, le Comte De Lernâve, vampire malgré lui ! La musique réactivait ses sens et elle le menait sur le chemin de son identité.

Un jeune garçon gravissait les marches du perron où une femme l'attendait : Orlando, chéri, sais-tu que c'est là, qu'un matin, je t'ai découvert. Tu devais avoir quelques mois et tu dormais, enveloppé d'une couverture brodée à ton nom, Orlando De Lernâve. Tu es notre fils et toutes les Terres de ton père adoptif seront ta propriété ainsi que notre château, Orlando adoré, Comte De Lenâvre. Le beau rire de Catherine retentissait et se mêlait à la cascade de notes. Non, il ne se rappelait plus pourquoi il s'était enfui de ses Terres chéries. Pour l'instant, il savourait cet instant, où le fluide des êtres de chair et de sang, traversait sa peau, ses veines, pénétrait au plus profond de son corps pour le régénérer grâce aux croches et à son jeu de piano. Un pur bonheur, une jouissance obscène qu'il ne contrôlait pas, qu'il n'avait jamais cherché à obtenir. Elle venait, c'est tout ! A présent, il était plus que réveillé, son regard était traversé d'éclairs fugitifs, ses lèvres se colorait d'un rouge sanglant, sa respiration était saccadée.

M. Richet était subjugué. Il avait là, le meilleur des pianistes de son temps, un virtuose étonnant. Il se laissa aller, porter sur la vague des mélodies envoûtantes et traîtresses et ne se rendit pas compte qu'il se liquéfiait, qu'il en perdait sa vie. La transmutation opérait. Le psychiatre s'évanouit. Il ne savait pas qu'il laisserait derrière lui une fumée persistante. Cela embêtait le Vampire : il n'arrivait pas à se débarrasser de ses victimes lorsqu'il les absorbait puisqu'elles devenaient des fantômes noirs pour l'éternité. Son jeu de piano, semblable au compositeur et virtuose, Frédéric Chopin, les transformait en esclaves de fumée, très puissantes, d'une force étonnante. C'était ses Ombres, aux ordres de leur Maître, des humains qui renaissaient sous une autre forme, élaborée pour servir les noirs desseins de ce Vampire, plus fort à chaque résurrection.

Le silence se fit pesant lorsque M. Le Comte fut rassasié et qu'il referma le couvercle. Le médecin ne pouvait plus constater à quel point son patient avait changé ou tout du moins, s'il le voyait, ce n'était plus son problème. Le vampire retourna dans sa chambre, accompagné de ses victimes qui furent assez nombreuses. La musique maléfique avaient atteint les malades les plus proches, en passant au travers des cloisons. Notre Vampire paraissait beaucoup plus jeune, plus svelte et se souvenait qu'il était terrifié par ses Ombres. C'était plus fort que lui : il était sûr qu'un jour, elles s'approcheraient trop de lui et l'anéantiraient. Il avait oublié ce qu'il fallait leur dire pour éviter le pire ! Il lui semblait que c'était comme pour les premières fourmis d'une nouvelle reine, qui servaient de déjeuner au début. Les suivantes allaient l'aider à digérer ses victimes et le servir. Quand il y en aurait trop, que devait-il faire ? Il espérait que la mémoire lui revienne !

 

*****

 

Les policiers arrivèrent après le concert et ne remarquèrent rien d'anormal, même pas les traînées grisâtres qui les suivaient. D'autres disparitions leur furent annoncées, surtout celle du médecin psychiatre, M. Richet, dont on n'avait plus aucune nouvelle, depuis qu'il avait passé le début d'après-midi avec ce vieillard amnésique. Melle Pichot était formelle : il était allé avec le malade dans la salle de restauration pour lui montrer le piano vers 15 heures. Elle devait d'ailleurs le revoir pour discuter d'un possible lien, entre l'instrument et ce patient.

– Vous comprenez, s'il peut retrouver la mémoire grâce au piano ! leur déclara-t-elle.

Plus tard, les soignants, en visitant les chambres et autres lieux dont ils avaient l'habitude, constatèrent que certains meubles avaient changé de place, des tables et chaises ou livres et même des fauteuils roulants et du matériel lourd de rééducation. Des baignoires pour malades non valides impossibles à bouger par une seule personne se trouvaient dispersées dans les couloirs.

En réunion, le soir même, certains employés, parmi ceux qui revenaient de vacances, soupçonnèrent le résident amnésique. Celui-ci leur faisait peur car il ne se comportait pas normalement. Sa chambre était toujours plongée dans le noir, il refusait les repas et dormait la journée, ne participant à aucune des activités proposées. Son corps ne renvoyait pas de chaleur. Lorsqu'on le cotoyait plusieurs jours d'affilée, son pouvoir d'envoûtement, dissipait leurs doutes. Les autres s'accordaient à dire que même si le vieillard était d'une force supérieure à la normale, c'était difficile de l'imaginer accomplir un tel effort et pour quelle raison ? Il n'était pas exclu qu'il soit fou, d'accord mais quand même... Il fut évoqué cette étrangeté : il y avait comme des taches qui se formaient sur le papier peint de la chambre 360. Elles étaient apparues ce fameux premier jour des disparitions. Les murs de cette chambre étaient tapissés d'un papier uni, vert amande pâle, et l'on aurait dit qu'une fumée épaisse s'était collée dessus. Un employé l'avait remarqué et en avait averti l'équipe de nettoyage. Celle-ci avait décapé minutieusement. Pourtant, les formes grises réapparaissaient pour envahir les contours de la chambre.

Parfois on en rencontrait dans les couloirs du bâtiment, de ces horreurs. Les sols en étaient recouverts par plaques. Ce qui était encore plus inquiétant, c'était leur déplacement : jamais, ces coulées noirâtres ne se fixaient. Un jour, au dessus du lit, puis à côté de la fenêtre. Le lendemain, on pouvait en apercevoir au plafond ou s'étirant sous le lit. Elles se dispersaient à l'extérieur de la chambre, le long des marches en traînées opaques. Quelques soignants refusèrent de travailler dans l'unité 9, d'autant plus qu'une odeur insoutenable s'était installée durablement et s'ajoutait au désagrément de ces ombres presque vivantes. Des relents d'ammoniaque, d'alcool, d'éther traînaient dans leur sillage et soulevait le coeur des plus endurcis.

 

*****

 

Melle Pichot n'était pas revenue voir le patient de la chambre 360, cette journée là, mais elle se jura de vérifier au plus vite son intuition. Elle devait partager son emploi du temps sur plusieurs établissements et cela l'empêchait d'être présente à volonté. D'ailleurs, elle avait très peu d'heures ici, 12 tout au plus, si bien qu'elle avait reporter son projet à la semaine prochaine. Après avoir quitté les enquêteurs, qui continuèrent à prospecter dans les différents bâtiments de cet immense hôpital contenant plus de 3000 personnes, elle sortit à l'air libre.

 

*****

 

Dans la soirée, M Le Comte De Lernâve fila vers ce lieu de bonheur divin : la salle de restauration débarrassée de ses convives. En prenant place devant ce piano tant aimé, il prit un air de grand seigneur, se vissa sur le tabouret, droit comme un I, remonta ses manches énergiquement et attaqua. Il n'avait pas de public et se prit à rêver qu'une foule l'acclamait. Il lui semblait que cela était déjà arrivé par le passé. Dans sa jeunesse, oui, il était le meilleur et ... tout était flou. Catherine, la femme qui l'avait élevé lui enseignait cet art, le solfège, les gammes et il la dépassa rapidement.

Mon petit Orlando, tu seras célèbre, autant que Mozart, je m'y emploierai. Je vais te dire un secret, nous ne pouvions pas avoir d'enfants et tu es notre bonheur. Catherine souleva sa longue jupe à crinoline pour s'approcher d'un miroir sur pieds et ajusta son chapeau enrubanné. Elle était la plus belle des mamans. Viens, dépêche toi, nous allons être en retard pour la réprésentation du dernier opéra “Don Juan” . Ton père a prévu de nous emmener à Paris. Nous alllons voir ce génial compositeur et lui parler de toi. La calèche nous attend. M. Mozart, en chair et en os, va nous recevoir après la représentation de son oeuvre, tu te rends compte ? Dans sa tête, les notes restauraient ses souvenirs lointains, le nourrissaient. Il fouillait, voulait savoir qui il était car il n'avait pas conscience de son état. Ce qu'il comprenait : son besoin boulimique de toujours plus de victimes humaines pour rajeunir et l'immense plaisir que cela lui procurait.

Jouer, et profiter de son pouvoir de Vampire pour devenir un jeune homme, c'est ce qui lui importait à cet instant. Il y mit toute son âme de damné : car oui, de part sa nature, ce Vampire, merveilleux pianiste, était un être maudit. Pour quelle raison ? C'était ce genre de question qui le tourmentait maintenant que son repas d'énergie humaine était digéré.

Il était devenu un monstre, assoiffé de substance vitale : du sang ou de l'énergie, selon son état de manque. Ses pouvoirs, lorsqu'il était chez lui, au Château, étaient immenses. Je me transformais en chauve-souris, commandais au vent et à la pluie de provoquer des tempêtes mais il faut que je sois suffisamment gavé pour y arriver : ici, c'est impossible! Il se leva et constata que le nombre d'Ombres augmentait. Un frisson lui parcourut l'échine.

 

*****

 

Le personnel qui relayait l'équipe de nuit, le lendemain avait du souci à se faire : même les employés disparaissaient. Ceux qui résistaient au fléau étaient soit les cadres de la direction, soit des soignants embauchés à mi-temps ou de retour de vacances qui ignoraient délibérément la chambre 360, à cause d'un surplus de travail et d'une peur grandissante devant cette porte noircie, toujours fermée d'où sortait des volutes nauséabondes.

M. le vampire pouvait se reposer à sa guise, savourer sa transformation progressive en un être d'une beauté magnétique. Pour l'heure, il se contemplait dans le miroir du cabinet de toilette, passant en revue les changements... bon, il paraissait avoir cinquante ans, ce qui était préférable aux quatre-vingt-dix, voir plus, qu'il affichait à son entrée dans cet hôpital. Encore un peu de patience et dans quinze jours, il serait méconnaissable. Déjà là, sa place n'était plus à l'unité de gérontologie. Il commençait à s'ennuyer : avant la collision, que faisait-il pour occuper son temps ? L'accident lui revenait, son esprit le portait sur cette route interminable, en compagnie des deux pompiers qui ne s'occupaient pas de lui. C'est par ma faute que le choc a surgi, de quelle manière ? Je sais maintenant que j'ai provoqué le carambolage mais ensuite : terminé ! J'avais une envie furieuse d'interrompre ce voyage, que tout le monde s'arrête. La faim lui dictait sa conduite, celle qui appelait les sacrifices humains car il éprouvait les affres du manque : dépendant à cette substance vitale, voilà le résultat de sa terrible condition de Vampire. Ce qui revenait en surface, ce qui remontait et flottait sur le cours de ses souvenirs : des paquets de sang, du liquide rouge à profusion.

 

― Faut que je me dégourdisse les jambes, que je me muscle les doigts, se murmura-t-il.

 

Il était près de 21 h, lorsqu'il s'échappa de son refuge qui déplaisait tant au personnel. Ses Ombres l'escortaient et cela le dégoûtait.

Il ne savait pas que Monsieur Richet avait conscience de la faiblesse du Comte. Toutes les Ombres ressentaient à des degrés divers, l'esprit du Vampire. Elles y étaient rattachées fatalement et il leur renvoyait en écho sa négligence.

Le médecin était passé d'humain à fantôme d'une manière radicale : ce fut très douloureux, un déchirement de toutes ses cellules, suivi de la perte de conscience humaine. A l'état nébuleux, il pouvait malgré tout se projeter dans le passé du Vampire puisqu'il était une émanation de lui, comme toutes ses autres créatures.

Il avait accès aux procédures de cette race de démon, lut qu'elle devait manger les premières Ombres : la mastication. Ainsi, il pouvait communiquer avec ses victimes, aussitôt et sans équivoque. Ce qu'il fit à ses seize ans, instinctivement.

Les Ombres comprirent tout de suite que quelque chose clochait : elles étaient encore reliées au Comte mais par un fil fragile. Comme il n'intervenait pas, elles s'inquiétèrent. Le médecin lui aussi paniquait. Le ressenti des esclaves n'atteignant pas leur Maître et elles prirent progressivement la liberté de penser. Les plus dangereuses, résultant des malades mentaux n'acceptèrent pas d'être abandonnées. Le médecin fut leur porte-parole et il supplia le Comte de faire son travail. Il n'entendait pas et les Ombres se jetèrent sur lui. Il manqua de tomber au beau milieu du couloir, les chassa d'un revers de la main. Le Vampire suffoqua mais reprit rapidement des forces, jura qu'il ne se laisserait pas intimider mais il avait déjà perdu la partie.

 

— Pourquoi ne restent-elles pas enfermées dans cette chambre à m'attendre ? et mieux, à disparaître ! hurla-t-il.

Les Ombres réagirent à la voix de leur maître et prirent de la hauteur, sans toutefois renoncer à le suivre. Elles se déplaçaient, accrochées au plafond, formant de gigantesques toiles d'araignées mobiles. Les Ombres semblaient le surveiller.

 

*****

 

Les policiers continuaient leurs recherches et il s'ajoutait, de jour en jour, des dizaines de fugitifs. Ils n'avaient pas encore interrogé le vieillard de l'unité 9, le seul encore présent de ce service de gérontologie. Parmi la cinquantaine de disparus, le seul rescapé. Tous les personnels de l'établissement étaient perturbés par ce mystère. Le service des urgences était activement surveillé, nuit et jour. Pourtant aucun trafic douteux ne fut découvert. L'inspecteur décida de rester à demeure dans l'établissement avec son équipe.

Le directeur leur réserva un étage complet, pas loin des récentes disparitions. D'autre part, puisque les “introuvables” ne revenaient pas, il réunit plusieurs commissions pour attribuer les chambres abandonnées à de nouveaux retraités. Cela ne s'était jamais vu de mémoire d'employés d'établissements de ce genre. Des personnes remplissaient à nouveau tous les étages de la résidence pour seniors.

Puis, il reçut une délégation syndicale des aide infirmiers et des agents chargés des soins et du nettoyage, pour régler le problème de cette chambre 360. Il leur accorda, devant leur détermination, l'autorisation de suspendre toute intervention et il promit de rendre visite rapidement à ce patient singulier.

Ensuite, il décida de le transférer vers l'unité 11, et téléphona à son responsable de l'activité de soins, qui délégua à la chef de service. Ce fut Mme Lise Petitpas, aide-soignante, qui finalement dut s'occuper du Vampire.

Lise se planta au milieu de la chambre. Elle observa les traces de fumée opaque qui obscurcissaient l'espace, se boucha le nez pour éviter de respirer les relents de rats morts et constata que le vieillard ne se trouvait pas à l'intérieur. Elle se dépêcha de sortir au plus vite, en claquant la porte. Au loin, à l'autre extrémité du couloir, elle entendit un flot de paroles. Un homme qu'elle n'avait jamais vu, se tenait debout et animait à lui tout seul, les échanges.

— Mesdames, messieurs, je vais donner un concert, vous avez devant vous le meilleur des pianistes... entrez donc … je me présente, excusez du peu, Frédéric Chopin, pour vous servir...

Il captivait les vieillards et employés assis dans les fauteuils du petit hall, jouxtant la grande salle de restauration. Ils attendaient, ajoutaient un commentaire bref, plongés dans une écoute béate du quinquagénaire. La jeune soignante fut elle aussi happée, par cet être diabolique : le Comte en personne, qui avait retrouvé de sa superbe ! Il entra avec les autres, qui prenaient place aux tables et s'installa d'une manière maniérée sur le tabouret beige, comme s'il avait un costume queue de pie. Mme Lise Petitpas, hypnotisée, choisit une chaise capitonnée de velours grenat. Ce qu'elle pensait une minute plus tôt, qu'il s'agissait d'une visite ou d'une animation surprise s'était évanouie. Elle n'avait qu'une hâte : que le spectacle commence !

La grande salle se remplissait au fur et à mesure. Le Vampire avait réussi ce tour de force, réunir tout le monde, surtout les motiver, même ceux qui étaient enfermés dans leur bulle depuis des lustres. Le public était au rendez-vous. Monsieur De Lernâve exultait : son pouvoir d'hypnotiser les gens revenait, intact. Il suffisait qu'il leur parle et le charme opérait. Sa voix leur inspirait le respect, les enveloppait dans du coton, les berçait et ils le suivirent docilement. Son auditoire attendait impatiemment.

Et les notes montèrent, échappées des plus belles partitions, caressèrent les futures victimes qui se laissèrent transporter. Est-ce que l'énergie vitale de malades ou de psychotiques, enfermés à l'hôpital, était de moins bonne qualité que celle des personnes extérieures à ce lieu de vie ? Tout à son plaisir immédiat, recharger ses batteries et goûter la substantifique moelle de ces humains offerts en sacrifice, cette supputation fut laissé de côté, dans un coin de sa conscience.

Le Vampire joua des heures et des heures, sans relâche, avec toute la vigueur ou la délicatesse des concertistes virtuoses. Son pouvoir s'amplifiait car les notes vicieuses parcouraient de plus grandes distances maintenant. Elles allaient à l'assaut d'oreilles éloignées, atteignant l'officier et les agents chargés de l'enquête.

Aux premières lueurs du jour, alors que la salle s'était vidée, Monsieur le Comte repartit, satisfait d'avoir gagné vingt ans et poursuivit par un nombre impressionnant de fantômes, de plus en plus noirs.

Il s'allongea tout habillé sur son lit défait, s'endormit, à l'abri des regards indiscrets, rassasié.

 

*****

 

Et cela recommença : à chaque nouvelle journée, des soignants signalaient qu'une quantité inquiétante de patients étaient absents de leur chambre, sauf qu'aucun policier ne put les écouter. Ils en informèrent directement la direction qui semblait inapte à faire face à ce fléau. Elle se déchargeait en téléphonant à nouveau au centre de gestion des disparitions pour se faire aider par de nouveaux policiers. Il y avait une chappe de plomb au dessus des cadres de l'administration : personne n'osait prendre de décision. L'esprit du vampire et de ses Ombres déployait sa force, bloquant toute action logique.

 

Le patient de la chambre 360 semblait aussi avoir disparu. Un jeune interne qui remplaçait M. Richet s'aventura dans l'unité 9, sinistrée, pour le rencontrer. Il arriva assez tard dans la soirée, pénétra dans la chambre maudite, et se trouva nez à nez avec un personnage plutôt jeune et distingué qui parlait, déployait des talents de comédien, attirait les quelques égarés qui avaient surmonté leur peur pour effectuer les tâches nécessaires aux autres patients, ses voisins. Il ne correspondait pas au dossier qu'il avait consulté, c'est à dire, un vieillard amnésique et muet. Logique, le médecin conclut à une énième soustraction. Malgré les problèmes soigneusement tenus secrets, l'hôpital continuait à accueillir de nouveaux arrivants. Les vases communicants … d'un côté, l'hôpital se vidait de ses anciens malades, et de l'autre, se remplissait de nouvelles futures victimes.

 

 

L'interne informa Melle Pichot le lendemain qu'elle ne pourrait travailler, ni avec le docteur Richet, ni avec son patient 360. Ils n'existaient plus. Celle-ci avait planifié un rendez-vous avec ce dernier et fut très affectée par toutes ses nouvelles horribles. Elle eut très envie d'aller voir où le psychiatre avait fait installer le fameux piano. Elle interrogea son collègue qui n'en savait rien. N'ayant pas d'autres plans, ils arpentèrent les couloirs et les salles situés aux alentours. Ils finirent par le repérer, magnifique, d'un noir brillant. La stagiaire qui avait suivi des cours de piano, il y avait assez longtemps, voulut vérifier sa dextérité et fit courir ses doigts sur le clavier. Elle joua parfaitement un de ses morceaux préférés jusqu'à ce qu'elle fut interrompu par une voix mielleuse.

— Quel beau doigté ! Que vous avez de belles mains ! susurra un bel inconnu.

— Qui êtes-vous ? demandèrent les deux jeunes gens d'une même voix.

— Mademoiselle, je suis un professeur de piano, à votre service, minauda-t-il en ne s'adressant qu'à Melle Pichot, mais vous avez absolument besoin d'un répétiteur.

— Non, non, je jouais comme ça, sans chercher à m'améliorer, bredouilla-t-elle, surprise.

— Vous étiez dans la chambre occupée précédemment par un vieillard ayant perdu la tête, observa le jeune homme qui doutait de la sincérité du personnage. Dites-moi, ce que vous faisiez dans cette chambre et l'odeur, ne vous insupporte-elle pas ?

— Vous permettez que je ne vous réponde pas ? lâcha nonchalamment le personnage en question.

—A mon avis, il y a eu une erreur dans votre transfert, je m'occuperai personnellement de votre cas, articula, non sans une pointe d'énervement, le futur psychiatre. Je ne vous crois pas capable d'aligner deux accords corrects sur ce piano et vous risquez d'être interné car vous vous prenez pour quelqu'un d'autre !

Cette fois, le vampire était piqué au vif, mais il sut se contrôler car il avait adoré écouter Adeline et il voulait prolonger cet instant qui l'avait plongé vers une époque bénie : celle de son enfance.

— Vous voulez bien continuer à jouer, Mademoiselle, implora Le Comte.

Adeline hésita un instant, puis entreprit d'interpréter une “Polonaise”de Mozart, très mélancolique.

Le Vampire était aux anges. Il voyait sa “mère” à cette place, qui lui donnait des leçons de maintien sur le piano : les doigts en marteau, fait attention à ça! lui recommandait-elle. Il fouilla plus profondément son passé, à l'époque où ses parents adoptifs étaient encore en vie. Bonne année 1788, criaient en choeur les nombreux invités réunis à l'occasion, autour du Comte et de la Comtesse. Catherine et Jules-Henri, son mari vinrent l'embrasser. Elle jouait divinement et lui avait appris tous les rudiments, et bien plus encore, du concertiste expérimenté. Ce soir-là, elle insista pour qu'il montre ses talents à l'assemblée de notables, amis et parents, prête à poursuivre les festivités le plus longtemps possible. Il se voyait, jeune premier au visage d'ange. Bon anniversaire ! Vive tes seize ans ! Quel bel âge ! Allez, joue-nous quelque chose ! Les encouragements de ses amis et surtout le fou-rire de cette jeune fille qui avait de si jolis yeux, parvenaient à ses oreilles comme si c'était hier! Oui, seize ans et toute la vie devant soi, le jour même de la nouvelle année. Il s'était appliqué puis emporté par sa fougue avait joué tout le répertoire qu'il connaissait sans s'apercevoir que le public avait peu à peu disparu. Là, le beau tableau de sa jeunesse se brouilla : depuis ce jour, sa famille fut décimée par les notes du piano. Pourquoi ? Mystère ! Il se retrouva seul, désespérément seul. Il chercha partout sans résultat, ne trouva pas d'êtres vivants à part une cohorte de fumée anthracite qui le suivait dans tous ses déplacements. Très vite, il se rendit compte que ses Ombres, comme il les avait appelé, était un problème : il ne pouvait s'en débarrasser. Il imagina un système pour les laisser au dehors, rédigea une charte du parfait “ Hombre” qui stipulait l'obligation d'obéissance au Maître, c'est à dire lui-même, sinon, le châtiment tombait. Il se surprit à diriger ses troupes d'une main de fer, à leur infliger des châtiments terribles : les enfermer dans des cachots qu'il fit aménager, les menacer de connaître des tourments ignobles si elles s'enfuyaient hors de son domaine et même si elles ne faisaient rien de mal, juste pour les effrayer. Gagné, il savait ce qu'il fallait leur dire, sans oublier de les flatter et les récompenser si elles se tenaient tranquilles. Au fond, c'était ses admirateurs et parents et ils obéissaient au doigt et à l'oeil, apprenant des formules destinées à les asservir. Il devenait Vampire sans aucun état d'âme

Son caractère changea, il se sentait différent. Des difficultés à rester en pleine lumière l'obligèrent à vivre la nuit. Son manque total d'appétit le surprit au début, puis il se fit une raison et oublia qu'il avait été humain.

Soit il végétait des années au fond de sa crypte, proche de l'état d'un cadavre, soit il revivait et éprouvait le besoin compulsif d'énergie humaine. Il lui fallait alors, pour aspirer le précieux liquide que des victimes parviennent jusqu'à lui. Les notes qui s'élevaient du piano avaient ce pouvoir. C'est depuis ce temps-là qu'il s'entraîna et devint ce virtuose hors pair. Pendant de longues périodes, il ne bougeait pas de son instrument, s'attachant à parfaire sa technique.

 

Ses pensées allaient vers Catherine et cette jeune fille, Agathe. J'ai commencé à convier les Ombres à mes récitals. Toutes les deux avaient participé à la grande messe. Il s'en était réjouit mais, hanté par un désespoir sans nom, il s'était enfermé petit à petit dans une sorte de boulimie. Il avait voulu toujours plus de victimes : elles lui permettaient de se maintenir en vie et aussi de rajeunir. La folie l'avait guetté : jouer pour oublier surtout.

A cet instant, le fait d'écouter, changeait la donne.

Adeline, grâce à la musique, ravivait les meilleurs moments de sa jeunesse. Elle prenait la place de Catherine et il en éprouva un sentiment mitigé : de la reconnaissance et du dégoût. Bizarrement, elle lui renvoyait une image contradictoire de lui-même. Il ne se sentait pas à la hauteur devant la jeune femme comme lorsque Catherine lui donnait des leçons. Il redevenait un petit garçon depuis le début de l'audition. Elle termina son morceau.

— Désolée mais je m'en vais, annonça-t-elle.

— Vous reviendrez n'est-ce pas ? s'inquiéta le vampire.

— Je serai là demain, je verrai … si je peux me libérer et revenir ici même, répondit machinalement Adeline.

— Ça va pas ! protesta le jeune interne, vous n'avez pas que cela à faire ! Allons-y !

Et il entraîna sa collègue à l'écart en lui prenant le bras.

Le vampire et la jeune femme avait le même regard perdu, le premier parce qu'il avait du mal à revenir dans le présent et Adeline ? Etait-elle sous l'emprise du sinistre monstre ? Il avait des manières qui lui plaisaient, elle était sous le charme.

Le médecin interne, Adeline et le Vampire partirent chacun de leur côté, tous perdus dans leurs pensées. Seul M. De Lernâve resta à l'hôpital ce soir là.

 

Que faire ? De retour à son refuge, la chambre 360, les Ombres l'attendaient. Elles tapissaient le sol en couches épaisses, se mirent à ramper à son arrivée. Il s'assit au bord du lit, se prit la tête dans les mains et pour la première fois, depuis longtemps, pleura. Les fantômes se rapprochèrent en gémissant et voulurent le consoler. Ils ne supportaient pas le chagrin car ils étaient constitués de vapeurs malgré tout humaines. Le Vampire n'utilisait pas d'habitude ce genre de personnalités instables, ceux qui présentaient des troubles profonds du comportement, et tous les autres, internés à l'hôpital psychiatrique pour diverses raisons. Peut-être ne supportaient-ils pas la moindre contrariété ? Ils se rapprochaient dangereusement, de plus en plus prêt. A l'époque glorieuse de ses premiers pas de vampire, il les aurait chassé : “Demi-tour, les belles, votre place est dehors !” Il y avait aussi parmi eux le psychiatre, des anciens policiers et un inspecteur au caractère bien trempé qui s'était mué en chef de cette armée de ténèbres puisque Le Comte ne s'était pas soucié de leur sort. Comme il ne leur donnait aucun ordre, il n'était plus leur Seigneur adoré. Celui qui s'était imposé, l'Inspecteur, eut l'audace de détourner les Ombres du Vampire, leur père.

Regardez comme il est faible, il n'est pas digne de vous et ne semble pas vous aimer à votre juste valeur. Croyez-moi, vous méritez mieux. Abandonnons-le à son destin : il ne cherche que le repos de son âme. Il n'y a que nous qui pouvons le libérer de sa condition de Vampire. N'ayez pas de pitié, foncez sur lui !

A l'intérieur de son domaine “Les Terres rouges”, elles n'auraient pas osé s'approcher. Le terrain des esclaves se limitait à l'enceinte du château, ni trop s'éloigner ni trop coller leur Maître. A l'écoute du moindre désir de celui-ci, elles étaient capables de le protéger des intrus qui s'aventuraient sur ses Terres. S'il l'ordonnait, elles s'en emparaient, pouvant soulever des masses très lourdes ou les tuaient. S'il jouait du piano, elles étaient les bienvenues, à bonne distance. La musique leur procurait un immense plaisir à elles aussi. Ses Ombres, celles du château, qu'il avait abandonné pour s'enfuir sur un coup de tête, l'idôlatraient et se tenaient tranquille pendant les concerts. Jamais, elles ne se seraient risquées à indisposer Monsieur le Comte. Les plus anciennes auraient décrit les tortures au fond des cachots, le supplice d'être repudiée par leur Maître des Ténèbres, au cas où quelques imprudentes essayeraient de contourner les règles. Elles avaient en mémoire les colères terribles, les sautes d'humeur et la folie du Vampire.

 

 

Noyé dans sa douleur et anéanti par ce qu'il venait de comprendre, il ne les sentit pas se plaquer contre son dos. Ce n'est pas en rajeunissant qu'il trouverait le repos de son âme. Monstre, il était et cela durait depuis plus de deux cent ans. Son désir de toujours plus de matière humaine vivante, ne faisait qu'attiser sa détresse. Il se laissa aller à la mélancolie.

Il aurait voulu connaître son vrai Père et se torturait l'esprit de la même manière qu'il le faisait, enfant.

Dites, Madame Catherine, je n'arrive pas à dormir ...

“Mon petit Orlando, je vais te raconter une histoire : il était une fois, un petit garçon, Gustav. Il vivait dans une misérable chaumière, entouré de ses parents et frères qu'il chérissait. A l'âge de ses sept ans, une vieille femme frappa à la porte de chez lui. Sa maman ouvrit sans réfléchir. C'était une drôle de personne qui lui annonça que son fils aurait deux choix à faire, bien plus tard. Il pourra choisir de devenir un Prince ou de rester parmi sa famille adoptive. Il lui faudra faire preuve de courage à seize ans. Et elle disparut. Son père, le roi d'un pays en guerre avait préféré le confier à une servante, chargée de le placer en lieu sûr. Elle avait l'interdiction de dévoiler son origine royale. Il grandit jusqu'à ce jour terrible …”

Maman Catherine, je n'ai rien choisi, moi, je suis devenu un Prince, j'ai tous les pouvoirs mais je n'ai plus de famille ... Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Que devais-je faire ? Je ne veux plus être un monstre ! Tous les pouvoirs sauf celui de retourner dans le passé ! Je veux rajeunir, peut-être pour redevenir ce petit garçon heureux !

Tu sais qui je suis, puisque tu es mon Ombre préférée. Tu me manques terriblement. Je n'ai pas choisi d'être ce Vampire assoiffé d'énergie humaine. Je vomis mon état de Vampire. Tu me crois, n'est-ce pas ?

Il délirait.

Les larmes lui brouillaient la vue et une plainte lugubre sortit de sa gorge. Pour certaines Ombres, c'était intolérable.

Des chapelets de nuages denses entrelacés qui étaient suspendus au plafond se laissèrent tomber brutalement. Et une vague de ténèbres encore plus furieuse se déchaîna contre le Vampire. Elle pénétra les oreilles, le nez, la bouche ce qui le fit suffoquer : elle s'employait à le museler. Il devait cesser ses plaintes et elle s'engouffra dans l'oesophage, le coeur, le cerveau, partout où cela était possible, en remplissant chaque cavité libre, jusqu'à ce qu'il tombe inerte sur le plancher.

Il se rappela dans un dernier sursaut de conscience pourquoi il s'était transformé en chauve-souris et avait déserté son domaine.

Je voulais retrouver Mon père, cet inconnu. Dans un moment de détresse infinie, je me suis échappé, volant au dessus de mes Terres, jusqu'à épuisement total. Je me suis retrouvé à errer sans but et à regretter de ne pas m'être fait escorter par mes Ombres. Je me demande quand même si elles auraient pu me suivre longtemps. Voulant reprendre mon souffle sur le bord d'une cheminée, j'ai perdu l'équilibre et me suis retrouvé prisonnier dans la vieille bâtisse. Combien de temps ? Certainement plusieurs semaines car mon réveil fut brutal et catastrophique. J'étais enfermé dans une boîte à chaussures, secoué dans tous les sens et voulut sortir de là ! J'étais dans un camion et me mis à voler vers le conducteur qui dévia de sa route. Voilà comment j'ai provoqué cet accident qui a coûté la vie à ces malheureux pompiers. Ils m'ont servi de repas improvisé mais ensuite je ne sais pas ... je me suis laissé surprendre par le lever du jour, ce qui expliquerait mon état de vieillard à l'arrrivée des secours.

Il luttait à présent contre les Ombres qui avaient obstrué tous les orifices vitaux, en vain. Il regretta amèrement d'avoir surestimé ces dernières. Leurs forces dépassaient l'entendement et son acharnement à résister ne faisait que décupler leur haine. Il sentait qu'elles le détestaient et il comprit, juste avant de défaillir, la raison d'un tel déferlement de cruauté : la rancune et la rançon du manque d'amour, car il ne leur avait jamais manifesté de sympathie. Ces Ombres là étaient différentes de celles qu'il connaissait au château. Non seulement, il les avait négligé mais en plus il n'avait pas réussi à ce qu'elles le craignent. Quel idiot ! Elles lui faisaient peur et elles lui rendaient au centuple la monnaie de sa pièce. Le Vampire regretta amèrement de n'avoir existé que pour satisfaire son propre plaisir. Pour devenir un vrai Prince, il faut sans doute de la reconnaissance, des qualités d'empathie envers les autres. Ses sujets se révoltaient avec rage, se retournaient contre lui et il finit par sombrer dans un coma profond.

 

*****

 

Au milieu de l'après-midi, le jour suivant, Adeline le découvrit, allongé par terre, les bras en croix, la peau du visage bleuie, un rictus d'effroi sur sa bouche ouverte. Deux canines pointues se dévoilaient à son observation minutieuse. A présent, ce résident lui inspirait de la peur. Était-il vraiment mort ? Il fut envoyé au service de réanimation qui ne réussit pas à le ramener à la vie : tous les appareils que l'on brancha à ce moment là, ne servirent à rien. Le diagnostic du médecin chargé de l'examiner fut formel : mort par asphyxie. Son corps fut entreposé à la morgue. Comme personne ne venait le réclamer, il fut enterrer au cimetière le plus proche, sans cérémonie.

L'hôpital retrouva sa routine habituelle. Comme il n'y avait plus de disparitions, les policiers retournèrent à d'autres tâches, même si l'enquête piétinait au sujet des précédentes fugues.

On oublia vite cette histoire, sauf que parfois, au détour d'un couloir, des yeux attentifs pourraient percevoir des restes d'Ombres, très discrètes et nettement moins envahissantes qu'avant !

Certaines, les plus nombreuses avaient suivi leur nouveau maître vers les catacombes. Peut-être les rencontrerez-vous au détour d'une rue?

Ce qu'elles aiment par dessus tout, ce sont les concerts. A l'approche de l'été, elles doivent se régaler à écouter les festivals de musique.

 

 

 

FIN

 !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Bonne lecture !!!!!!!!!!!

 

 

 

 

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Published by francoisegrenierdroesch - dans NOUVELLES
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commentaires

francoisegrenierdroesch 05/03/2012 13:04

Les Editions du Petit Caveau remettront sûrement le couvert prochainement. Si tu es intéressé par un concours, en ce moment jusqu'au 15 mai, voici un appel à textes avec une publication à la clef:
http://ecritoiredesombres.forumgratuit.fr/

Marc Lefrançois 05/03/2012 09:49

Ah, dommage, j'arrive trop tard, cela aurait pu m'intéresser...

francoisegrenierdroesch 06/03/2012 02:21



Les Editions du Petit Caveau remettront sûrement le couvert prochainement. Si tu es intéressé par un concours, en ce moment
jusqu'au 15 mai, voici un appel à textes avec une publication à la clef: http://ecritoiredesombres.forumgratuit.fr/



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  • D'abord, j'ai toujours dessiné,( mon père étant peintre d'aquarelles superbes sur le vieux Troyes et œuvrant pour les Bâtiments de France comme adjoint d'architecte, j'ai hérité de son don pour le dessin ).Des rêves/cauchemars traînent dans
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