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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 14:12

Concours Welovewords peurs-sur-la-ville 980x250-copie-1Bien sûr, je n'y suis pas !

Les lauréats sont au nombre de 4 dont un auteur publié chez " Manuscrit.com " ( ça me rassure quelque part car j'ai été publiée par cette "maison" d'éditions donc j'aurai peut-être un jour la possibilité de gagner un concours de prestige comme celui-ci ...

Voici des liens ( s'ils fonctionnent encore )  vers les nouvelles retenues :

 

De Giovanni Portelli

Bien cru chez les Chtis

 

De  Drims

La monnaie des malfaisants

 

De Olivier Caruso

Le fruit de ces entrailles

 

De Halv

7 minutes

 

J'ai lu cette dernière et elle ne me semble pas correspondre à l'idée de "Peurs sur la ville" ( c'est à dire à mon humble avis, une peur qui se transmet à toute la ville, partout et pour tout le monde, genre menace extraterrestre ou fléau  ).

Des peurs, donc plusieurs personnes à avoir peur , bref, 7 minutes ne relate que la peur d'une seule jeune femme !

 

En résumé, je ne comprends pas les choix de ce site WeLoveWords qui semble privilégier le style qui est certes maîtrisé dans ces textes.

J'ai commencé à lire la première et me suis par contre vite lassée du "style" Extrait :

1 Bien cru chez les Chtis ...

"C’est sûr, nous avons tous vu des films de zombies à nous glacer le sang. Sur nos messageries, elles ont défilé les photos de fillettes grimées façon Samara, la petite championne du démembrement. Moi je rigolais peinard du bon côté de l’écran, sur mon convertible au doux nom suédois, un paquet de chips et une bière à portée de main. On ne sait jamais, des fois que la blondinette de service mettrait deux scènes de plus à tomber la tête la première sur le présentoir à couteaux. Oui, c’est sûr, mais comme dit la blondinette, ça c’était avant.

C’était avant que les nuages radioactifs aient leur passeport, avant que les poules n’attrapent des dents à vous déchiqueter un pitbull. Non je plaisante, les poules ont seulement passé l’arme à gauche. Les étourneaux en revanche, difficile de savoir s’ils ont subi la contamination comme nous. Ça vole en bande ces vacheries-là et ça vous tomberait dessus comme la misère sur les pauvres, des fois que la chair fraîche viendrait à manquer. Hitchcock les avait vus venir, les piafs, mais pas ma voisine. Un beau matin, elle s’est fait soulever de terre par une horde de pigeons, comme ça, en pleine rue.

Et sans qu’on ait eu le temps de dire quoi, voilà qu’elle s’est mise à marcher comme un automate, les yeux révulsés, crachant et hurlant, comme si sa cervelle bouillonnait sous sa permanente, sur le point de lui dégouliner des oreilles en une coulée de morve sanguinolente. Certains ont réagi plus vite que moi, partant d’un bon sentiment. Elle était sous le choc, mais vivante, il fallait donc la secourir. Dans ce genre de marathon, les samaritains sont comme les obèses, ils voient leur espérance de vie dégringoler en flèche et tombent comme à Domino Day !

On ne peut pas dire, les militaires ont bien fait leur boulot. Zones de quarantaine, barricades sur les routes, famas bien en vue.

On leur a bien fait croire qu’ils encerclaient le problème à un moment, qu’il suffisait de tenir le siège et que ces sales enragés allaient s’épuiser, voire se tuer à la tache… de sang ! Chapeau ? Non elle était facile, celle-là. Hélas pas question de faire une bonne lessive avec un bon gros missile atomique. On est en France. On a des valeurs tout de même, on respecte son concitoyen, même s’il taille une bavette avec ou dans son prochain, je ne sais plus bien à la longue. Alors forcément, ça se propage, ça se diffuse, ça se répand. Et qui va rapidement se retrouver encerclé à son tour ?

Voilà comment, en une dizaine de jours, Horror city a finalement pris le pas sur Cambrai. Evidemment le succès de Bienvenue chez les Ch’tis a donné des idées de remake. Toutefois on avait envisagé une version américaine, pas la version traiteur. C’est quand même dans notre bon vieux Nord que les choses ont dégénéré en premier. La télé n’a pas longtemps couvert la situation. Les avions ont proprement déserté notre espace aérien, des fois que la menace serait volatile. Inutile donc de chercher à sortir du patelin, on ne ferait pas un kilomètre sans se faire assaisonner.

Les gens ont bien tenté de témoigner sur les radios locales, seulement on nous a coupé jusqu’aux téléphones portables ! C’est là que je me suis indigné. Tant que j’avais Internet et mes parties de poker en ligne, c’était supportable, l’apocalypse. En effet, en voyant la voisine virer cannibale, je me suis dit que la première chose qui suivrait serait la mise à sac des supermarchés… par les retraités ! J’ai donc pris les devants, blindé deux ou trois caddies d’affilée de pâtes, de boîtes de conserve et de packs de bières avant de me barricader chez moi.

Côté bricolage, cela n’a pas été trop compliqué. Les planches, les clous, très peu pour moi. Les gars qui m’ont changé les fenêtres m’ont soutenu qu’elles pourraient subir l’assaut d’une tempête tropicale sans céder. Alors avec les ongles de la mère Denis du 19 ou les bridges du pépère du 17, j’aime autant vous dire que je suis à l’abri ! Moi j’habite au 21, dans une raquette. Ce qui me désole au fond, c’est qu’à part les blindés qui ont pris possession de l’autoroute A2 pour verrouiller l’ouest de la ville, je n’ai pas vu de course poursuite, ni de grand accident. C’est morne, monotone, lassant presque.

La télé a continué à diffuser mes séries préférées. Les copains de l’agence d’intérim, en plein centre-ville, ne m’ont pas rappelé pour la mission d’accrochage des guirlandes de Noël comme à l’accoutumée. Ils ont dû faire face à un coup de feu dans la restauration, faut croire. C’est ce qui marche le mieux ces temps-ci. De toute façon la première règle dans une situation de ce genre, c’est de rester chez soi.

Ce serait une invasion d’extraterrestres, je vivrais probablement dans ma cave, mais là, si on prend garde à ne pas laisser une porte légèrement entrouverte ou qu’on n’allume pas d’halogène à l’étage dans la nuit, c’est relativement tranquille comme voisinage, le zombie. Ça chope les passants égarés, hagards, les fouteurs de brin en somme. L’intelligence du mort-vivant n’est pas même assez développée pour actionner une poignée de porte. Jouer les ventouses sur les carreaux, un filet de bave d’un mètre accroché à la mâchoire, oui. Passer au travers, je l’ai dit plus haut, ce ne sont pas des béliers non plus, les zouaves.

Cela dit, pour rester chez soi, quelques règles d’hygiène s’imposent. L’eau courante faut oublier, les zombies ont aussitôt investi la station d’épuration et l’usine de produits laitiers. Ce doit être leur façon d’aller à la piscine ou en thalasso, qui sait ? Je venais de faire ma tournée des grandes surfaces que ça commençait déjà à brûler chez nos amis pour la vie. Il y a bien un ou deux survivants qui se sont jetés de désespoir sur mon capot, pleurnichant que je les emmène. Mais bien sûr, et chez moi c’est open bar tous les soirs ensuite ? Non, et puis la famille, les amis, vaut mieux ne plus y penser non plus. Sauf cocktail Molotov, ils se divisent en deux catégories, bleus ou saignants.

J’ai trouvé cocasse que les choses aient démarré dans notre région pour une fois. D’ordinaire c’est le Tour de France ou les petits bonbons qui font parler de nous, pas les master class de charcuterie. Cambrai est cela dit une belle ville de ce côté-là, avec ses andouillettes, son poulet à la bière, ses tripes, son pâté de foie aux prunes, son lièvre au raisin, j’en passe et des meilleures. Autant de spécialités auxquelles on rend hommage avec de belles natures mortes dans les rues ces derniers temps.

Alors vous allez me dire, pourquoi est-ce que je joue les reporters sans frontière en direct du front au lieu de me siroter une de nos merveilleuses bières devant la téloche ? J’ai beau fanfaronner et raconter mes carabistouilles, je sais bien qu’un jour je n’aurais plus de boîte, que la bière viendra à manquer et pire encore, je n’aurais plus de papier toilette parfumé à la lavande. La contamination va se propager et les militaires ne pourront pas tout le temps déglinguer les quartiers de viande avariés à ma place. Le plus cruel, c'est que le cours du porc va s’effondrer et je ne pourrais même pas faire un barbecue pour fêter ça…

J’aurais bien aimé que les seuls à m’emmerder soient l’hémorroïde. Mais il a fallu que toutes ces nations soi disant en avance nous pondent un de leurs brins chimiques pour nous changer en rois de la pop en panne de chorégraphie. Qu’est-ce que je vais devenir comme zombie avec mes kilos en trop, mon diabète et ma calvitie ? Vous pensez que s’ils me chopent ils me garderont pour faire des confitures ? Remarquez je n’aurais jamais été aussi près de porter le nom d’un savant célèbre ! Non pas Albert ! Frank…

Je m’imagine bien, sautillant sur les pointes, le ventre à l’air, voire les tripes, dans un beau ralenti de cinéma, un bras arraché dans une main en guise de bâton de majorette, une ceinture de saucisses pour tutu, un vrai rat de l’opéra garni. Je traverse l'Avenue de Paris entre divers commerçants régalant leurs clients à coups de hache dans la tronche. Et avec ceci ? Les pompiers dévorent les chatons sur la branche dont ils n’ont pas su descendre. Les agents de police sautent à la gorge des mauvais conducteurs. Les écoliers découpent la maîtresse. Que de réjouissances ! Chaque mur reçoit son baptême du sang, parce que ceci est notre sang, et ceci est… ma chère, lâchez donc ma cheville, je n’ai pas fini mon footing !

Finalement la vie ne doit pas être si mal quand on est décérébré. En discothèque on peut bien pousser le volume de la musique à s’en péter les tympans, de toute façon on est mort ! Plus de régime, plus de ligne à surveiller, plus de facture à payer, plus de souci de santé ! On est mort. Plus de crédit, plus de loyer, plus de belle-mère ! Elle est morte elle-aussi ! La mort c’est plus marrant, c’est moins désespérant, en rampant ! Ils seront tous autour de chez moi bientôt. Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir leur dire pour qu’ils dégagent. Ding dong !C’est le petit livre de ton foie. Dégagez les prêcheurs, je ne mange pas de ce pain-là ! Ding dong le calendrier des éborgneurs ! Désolé plus de monnaie ! Mais regardez-moi le rouge vif dans l’œil exorbité du petit chat ! Pas de quartier, braisons !

Pour mon dernier jour sur Terre, je ne veux pas faire n’importe quoi. Courez mes braves gens, prenez vos voitures, fuyez aux quatre vents, allez-y ! Déjà que c’est bouché pour les départs en vacance, aux chassés croisés et aux heures de pointe, autant demander à un fast-food un menu végétarien plutôt que d’espérer faire cent bornes sans tomber sur un bouchon. M’armer jusqu’aux dents et me farcir trente-cinq milles habitants ? Les phalanges de Rambo ont fini en cure-dent à ce jeu-là. Alors quand tu demanderas au Ch’timi ce qu’il fera de sa fin du monde, il te dira « bo un demi, min tiot, cha donnera un bio goût al viand’ ».

Parce qu'on est comme ça, nous, les zombies de Ch’Nord, on a "l'cœur sur eul main". On aime bien se fendre la poire entre potes et même si tout le monde aimerait bien savoir ce qu'on y met, dans nos fricandelles, on ne le dira pas, fin du monde ou pas...

( Note de moi-même : C'est l'auteur qui devient un zombie ... bof, comme idée ! )

2 " La monnaie des Malfaisants" :

- Que s'est-il passé ? mais bordel, que s'est-il passé ?

 

- Nous n'en savons rien Monsieur le Commissaire" - répond l'un des policiers qui venaient de l'accueillir - "Seul cet homme là bas dit avoir vu la scène. Il est traumatisé, il ne souhaite parler qu'à vous."

 

La scène ? Plusieurs cadavres mutilés, déchiquetés et trainés par terre jonchent le parvis de cet immeuble délabré d'une cité ghetto de la banlieue parisienne. Des morceaux de bras et d'autres membres trainent ci et là. De longues trainées de sang laissent entrevoir l'horreur qui s'est déroulée à cet endroit il y a quelques heures. Le profil des victimes est assez clair, ce sont tous des dealers. Leurs survêtements, leur jeune âge, leur baskets de marque - quand ils-ont encore un pied accroché à leur corps - dressent leur identité sans trop d'équivoque. L'un d'entre eux est d'ailleurs crucifié sur un candélabre, à trois mètres du sol, juste au dessus de l'entrée de l'immeuble et au dessus de l'unique témoin de la scène. Un léger filet de sang continue de couler de sa jambe et dessine une sorte de rivière sur le sol. En entrant dans l'immeuble, on constate que le même travail de boucherie barbare s'est déroulé jusqu'aux portes des appartements, dont certains - trois ou quatre – ont la porte défoncée. Au total, c'est bien une vingtaine de morts que nous pouvons dénombrer dans cette affaire. Pas mal de boites crâniennes sont explosées, de nombreux impacts de balles apparaissent sur les murs et des mains arrachées tenant des pistolets ou des mitraillettes nous permettent de comprendre que les dealers ont tenté de se défendre mais que l'assaillant n'a pas semblé souffrir de leurs balles. Partout du sang et des membres ou des organes, sur les murs de la cage d'escalier, sur les marches, sur les sols des paliers. L'ascenseur a été complètement « repeint » par le sang d'un dealer dont la moitié du corps est déchiquetée à l'intérieur. Dieu seul sait où est l'autre moitié.

 

« Nous sommes le lendemain de la nuit d'halloween, le psychopathe qui a fait ça n'a pas manqué d'imagination » se dit le Commissaire Bergault, pensif. Il dresse le contexte à l'enquêteur qu'il a chargé de cette affaire, le lieutenant Sargasse. Celui-ci est spécialement venu du ministère de l'intérieur. Supermarché de la drogue, cet immeuble était le point de vente le plus lucratif du département. Des dizaines de dealers y officiaient quotidiennement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce matin, c'est la première fois que la police peut s'en approcher d'aussi près sans se faire tirer dessus. Depuis deux ans, de nombreux policiers sont morts sur ce parvis, l'abandon des quartiers ghettos par les autorités a laissé apparaitre de véritables armées de trafiquants de drogue, qui régissent les quartiers en toute impunité, sauf lors « d'opérations punitives », généralement en périodes électorales. Rien ne rentre, rien ne sort dans la cité sans leur contrôle, ils tirent généralement à vue. "Qui a donc bien pu les massacrer de la sorte sans y laisser des plumes ? Un règlement de compte entre eux ? Un autre groupe de trafiquants ? et puis... comment ont-ils fait pour accrocher un gars à trois mètres de haut ? Il n'y a pas de grue ou d'échelle haute à proximité.

 

« Heureusement que nous avons un témoin ! ». Le commissaire Bergault est tendu mais feint la satisfaction. Il observe cet individu maigre, vêtu d'un simple marcel blanc mouillé, et d'un vieux caleçon rayé tous deux souillés de sang. Celui-ci est assis sur un plot de parking en béton qui est renversé et contemple le sol. Son visage lui rappelle vaguement quelqu'un, « surement un ex-dealer repenti » se dit-il. Il est huit heures du matin en plein hiver, il fait encore nuit et tant mieux, les gamins ne verront pas le sang et les cadavres en allant à l'école, mais le témoin ne semble pas avoir froid, ce qui marque tout de suite le lieutenant Sargasse, en bon enquêteur

 

expérimenté. En bon chef de la police locale, lui, le Commissaire Bergault donne ses directives au lieutenant et part rejoindre le cordon de policiers qui encercle la scène du crime pour empêcher les badauds de voir la scène et les journalistes de filmer ou photographier. Il propose aux journalistes de les recevoir dans une tente à proximité, spécialement dressée pour une conférence de presse. Il va leur servir son baratin habituel pendant que ses hommes ont les mains dans le cambouis.

 

Avant d'entamer ses premiers échanges avec le témoin, Sargasse fait un tour d'horizon de la scène. Une scène de guerre, ces pauvres gamins - mineurs pour la plupart - se sont fait démolir salement. La moitié des policiers sur place semble avoir déjà vomi son petit déjeuner, « ce qui va compliquer le travail de la police scientifique » pense Sargasse. Il s'adresse au témoin :

 

- Vous allez bien ?

 

- Oui ça va aller, répond le gars d'une voix tremblotante, tellement pâle qu'on croirait qu'il a vu le diable mais gardant toujours la tête basse.

 

- Quel est votre nom ?

 

- Christophe Freville, mais je ne souhaite parler de ce que j'ai vu qu'au commissaire Bergault en personne. Il ne regarde toujours pas son interlocuteur.

 

- Il est très occupé et m'a chargé de l'enquête, reprend Sargasse en ajoutant d'un ton ironique : « Soyez rassuré, j'ai plus d'expérience que lui ». Changeant de ton : « Vous acceptez de témoigner là ou tout le monde se tait. N'avez vous pas peur des représailles ? »

 

- Non, répond calmement Freville, ce qui tranche avec la voix tremblotante qu'il avait il y a quelques secondes.

 

- Pourquoi ?

 

- Parce qu'ils sont tous morts

 

- Tous ? Comment en êtes-vous certain ?

 

- Tous ! Je le sais dit le témoin en levant enfin la tête.

 

- Qu'avez-vous vu ?

 

- Je ne le dirait qu'au Commissaire Bergault.

 

- Ok Ok, je m'en charge, consent Sargasse, je vous propose qu'on aille en parler au chaud au commissariat.

 

Arrivés au commissariat, le Commissaire, préalablement prévenu vociférait dans son bureau. Il n'est pas commissaire pour se tartiner les témoins selon lui, mais vu l'ampleur de la tuerie il accepte de recevoir Christophe Freville dans son grand bureau. A peine entré dans le commissariat, en le voyant ainsi vêtu et taché de sang, certains agents de police devinrent blêmes, figés, comme choqués par la simple vue de celui qui a vu la tuerie. Certains ont même perdu connaissance et d'autres se signaient de la croix du Christ en priant.

 

Accueilli froidement par le Commissaire qui eu aussi un geste d'hésitation à sa vue, Christophe Freville raconte en détail ce qu'il a vu :

 

- Cette nuit les dealers « travaillaient » comme à leur habitude : les guetteurs guettaient, les vendeurs étaient en place dans le hall, les clients affluaient, dont certains déguisés à l'occasion d'halloween, ce qui ne plaisait pas aux trafiquants qui en ont réprimandé plusieurs. A un moment donné, les guetteurs ont signalé un individu suspect : un gars déguisé en policier. Ils ont attendu qu'il arrive dans le hall et celui-ci a commencé à les massacrer un par un, à mains nues.

 

- Ils ont laissé entrer une personne déguisée en policier dans l'immeuble ? Comment savaient-ils qu'il n'était pas un vrai policier ? Interrogea Sargasse, étonné.

 

- Oui, ils l'ont laissé entrer. Répondit Freville. Ils n'imaginaient

 

probablement pas qu'un vrai policier puisse venir seul là où une dizaine d'entre eux ont été tués en deux ans, dans des échanges de tirs nourris. Freville reprend son récit : « Le policier a alors attrapé la tête du premier vendeur qu'il a écrasé d'une seule main, le sang a giclé dans tout le hall, éclaboussant les deux autres gars qui étaient avec lui, les murs et les boites aux lettres. Les yeux du vendeur sont sortis de leurs orbites, entre les doigts du policier. Les deux autres vendeurs lui ont sauté dessus, mais il les a repoussé d'un coup chacun, les assommant contre le mur. L'un d'entre eux s'est réveillé pendant que le policier arrachait les bras et les jambes de sa première victime et a sorti son calibre. Il l'a arrosé d'une quinzaine de balles, sans que le policier ne réagisse, comme si les balles le traversaient sans lui faire de mal. Il était effrayé et paniqué, il ne savait plus quoi faire et s'est mis à crier.

 

En entendant les tirs et les cris, les trois guetteurs ont accouru dans le hall et se sont fait aussitôt assommés par le policier d'un seul coup de poing chacun »

 

- Non mais vous êtes sur de ce que vous nous dites ? S'énerva Bergault, c'est complètement invraisemblable !

 

- Et ce que vous avez vu dans le hall et sur le parvis, c'était invraisemblable ? Répondit avec un léger sourire le témoin.

 

- Hum... continuez s'il vous plait, dit calmement Sargasse à Freville, qui reprend :

 

- En entendant les tirs et les cris, le troisième vendeur s'est réveillé et a machinalement sorti son pistolet mitrailleur Uzi et a copieusement « canardé » le policier, qui n'a pas plus réagi qu'à la première rafale de son collègue.

 

Toujours en entendant les tirs et les cris, d'autres dealers, cachés dans la cage d'escalier sont descendus et ont aussi arrosé le policier avec des pistolets automatiques, tuant eux-même accidentellement les guetteurs assommés à terre.

 

Le policier, qui venait de finir de démembrer le premier dealer s'avança alors vers les deux autres vendeurs qu'il attrapa d'une main chacun au niveau du cou et leur broya la nuque.

 

Ayant compris qu'il était immortel, les dealers qui étaient descendus se sont enfuis vers les étages, pour se réfugier dans leurs appartements de repli. Le policier ne les a pas poursuivis tout de suite. Il a bien pris le temps de démembrer et déchiqueter tous ceux qui étaient déjà morts, en jetant sur le parvis des membres ou des organes. Une main à droite près de la poubelle, un cœur à gauche sur la pelouse, etc... et en trainant les troncs jusqu'au trottoir. On dirait qu'il voulait écrire quelque chose au sol.

 

Le policier continua alors sont trajet dans l'immeuble : deux dealers était restés cachés dans l'ascenseur, dont ils avaient bloqué la porte de l'intérieur. Comme s'il avait senti leur présence, il a détruit la porte de l'ascenseur à mains nues et a attrapé l'un d'eux pendant que l'autre se sauvait en passant sous son bras. Il lui a broyé la tête et a compressé son corps pour le faire éclater dans l'ascenseur. Son sang a giclé abondamment, comme un sac plein d'eau qui éclate. Il l'a ensuite déchiré en deux, j'ai bien dit déchiré, il n'avait pas d'armes et a tout arraché à mains nues. Il a esquissé un sourire sadique et a abandonné la moitié du corps dans l'ascenseur, emportant l'autre avec lui dans l'escalier.

 

Deux dealers sont redescendus avec des Kalachnikovs dans l'escalier et ont tenté d'intercepter le policier. Ils se sont également fait démolir.

 

Il a ensuite continué de monter dans les étages en répandant volontairement du sang, des organes et des membres dans le cage d'escaliers et sur les paliers. Il a pris soin d'encastrer les tête écrabouillés sur les têtes des rampes d'escalier de chaque étage qu'il parcourait.

 

Au deuxième étage, il s'est posté devant un appartement. Il savait aussi que les dealers s'y cachaient. Il a détruit la porte, les a débusqué et les a sauvagement assassinés aussi. Il a recommencé dans deux autres appartements au troisième étage et a - au final - massacré dix-neuf dealers. Il en a gardé un entier, celui qu'on appelle Freezer, le chef de la bande, qu'il a crucifié sur le candélabre devant l'entrée de l'immeuble lorsqu'il est redescendu. Il a ensuite retiré son uniforme.

 

Voilà tout !

 

Freville, termine ainsi son récit et semble satisfait de lui. Il sourit au Commissaire Bergault qui est ahuri par la force des détails cités. Celui-ci est assis dans son large fauteuil de ministre en cuir et se tourne, presque implorant vers Sargasse, pour qu'il l'aide à trouver une posture plus digne. Sargasse lui, ne se laisse émouvoir ni par le récit de Freville, ni par le regard de chien battu de Bergault. Il reste concentré et se tourne vers Freville, toujours aussi pâle, qu'il questionne :

 

- Parlez-moi de ce policier, comment était-il ?

 

- Il était a peu près de ma taille, fin et brun comme moi mais il avait les orbites des yeux vides comme un squelette, et les dents pourries.

 

- Vous nous avez raconté toute la scène avec un nombre impressionnants de détails. Comment avez-vous pu le suivre sans qu'il ne vous tue ? Ou étiez-vous placé ? repris Sargasse.

 

- Euh... balbutia Freville... Quand on frappa à la porte du bureau du commissaire.

 

Un agent de police ouvre la porte sans attendre d'y être invité et, manifestement paniqué, tend une enveloppe à Sargasse et repart presque en courant. Le Lieutenant ouvre l'enveloppe en jetant un œil vers Freville qui semble calme malgré la question piège à laquelle il doit répondre. Il en sort une photo et une note manuscrite.

 

La photo a été prise du haut de l'immeuble où eut lieu le crime et montre le parvis. Sargasse montre la photo au commissaire en disant : « Freville avait raison, le policier immortel a bien tracé un message sur le sol du parvis avec le sang de ses victimes : « Monnaie est rendue aux malfaisants » il est écrit. Qu'est-ce que ça signifie ? Une vengeance ? » Freville approuve cette remarque en hochant la tête. Sargasse commence alors à lire la note manuscrite remise par le policier : « Commissaire, la personne qui est avec vous dans le bureau est Christophe Freville, un agent de police de notre commissariat, assassiné par Freezer à Halloween, il y a un an jour pour jour. »

 

Sargasse, bouche bée, laissa échapper le billet en regardant Freville, puis Bergault qui commençait à paniquer en criant : « Je me rappelle, je me disais bien que je l'avais déjà vu quelque part ! Vous n'êtes donc pas mort ? »

 

Freville esquissa un sourire et s'exclama : « je répond à la question du lieutenant ! J'ai pu suivre le policier parce que c'était évidemment moi. Je suis revenu de parmi les morts, avec l'approbation du diable, mon esprit de vengeance était plus fort que tout, il fallait que je punisse les malfaisants qui ont détruit ma vie et cela l'arrangeait bien, il manquait de gens à torturer dans sa géhenne. Par contre, je tiens à vous rappeler, Monsieur le Commissaire, que vous aviez envoyé mon équipe au casse-pipe, contre cette bande de dealers alors que vous saviez bien que nous nous ferions tuer, mais vous répondiez à une « commande » du ministère qui avait besoin d'un alibi pour engager une « action punitive » avant les élections. Vous êtes un malfaisant !

 

A ces mots, ses yeux disparurent, laissant la place à des trous béants et ses dents noircirent et devinrent absolument innommables. Un vrai squelette vivant. Freville,

 

ou ce qu'il en restait, attrapa le commissaire par le cou et lui broya la nuque. Il le démembra devant les yeux choqués de Sargasse et éparpilla ses membres dans le bureau. Sa besogne finie, il sourit à Sargasse et disparaît dans un nuage de fumée.

 

Sargasse reprit ses esprits et se demanda comment il allait expliquer ça à ses supérieurs en philosophant sur la formule de Freville : « Il leur a bien rendu la monnaie de leur pièce ».

 

3. Le fruit de ces entrailles

 

Lily dort encore, son singe en peluche entre ses bras croisés. Une mèche de cheveux a glissé sur ses lèvres et frémit au rythme de la respiration. Sur son bras, un hématome : quatre bandes rouge-violette à l’endroit où les doigts se sont refermés. J’hésite à la réveiller. Je pourrais lui demander qui a malmené son petit corps, mais cela ne servirait à rien.

Papa, je suis tombée. Je suis désolée, mon papounet. Je me suis brûlée avec le fer à repasser. Je suis désolée, mon papounet.

Elle dort si paisiblement. Je voudrais continuer à regarder son sourire, mais je dois partir à l’hôpital, un cas exceptionnel aujourd’hui, une demande de la police.

Par la fenêtre ouverte, s’engouffre le bruit des vagues, l’odeur du sel, la chaleur humide de l’été. Je referme la porte.

Je jette un coup d’œil dans la chambre de ma femme. Elle est allongée sur le côté. Son visage se crispe, des vagues passent sous ses paupières.

Mouvement rapide des yeux, sommeil paradoxal, le temps des rêves et des cauchemars. Le miroir aux milles éclats.

Ses mains se referment sur son ventre. Elle gémit. Ses doigts serrent sa chair, à l’endroit où la césarienne se dessine sous la chemise de nuit.

Je murmure :

—Rebecca, Rebecca. Tu ne dois pas toucher la cicatrice.

La chambre sent le renfermé, la transpiration, les larmes. Le moisi. Tout sent le moisi dans cette ville.

—Rebecca, elle va encore s’infecter.

Elle ouvre les yeux, mais ne semble pas me voir. Un tremblement court sur sa peau. Un rictus de douleur contracte ses lèvres. Ses poings remontent devant son menton, puis entortillent les draps. Les draps dans lesquels nous avons conçu Lily et Gabin. Lily, ma jolie fille qui sourit en dormant. Gabin, mon fils qui n’a jamais vu le jour.

Je me revois crier dans les couloirs de l’hôpital, devant les patients, devant les confrères. Mon fils, rendez-moi mon fils ! Non !

Gabin, qui n’a jamais vu la mer.

Par la grande baie vitrée de la cuisine, j’observe la plage au pied de la grande terrasse de bois, les minuscules dunes dessinées dans le sable, les vagues qui se brisent sur le rivage, la brume qui recouvre la mer.

 

2. La plage est déserte. Les familles n’ont pas encore étalé les serviettes et planté les parasols au bord de l’eau. Je marche d’un bon pas, je réfléchis au cas de la matinée. La police a sollicité l’aide du Centre du sommeil pour une enquête sur un homicide. Hier soir, un commissaire a amené un homme aux yeux enfoncés dans leurs orbites. Un homme qui se laissait faire comme un chien épuisé lorsque je collais les électrodes sur son crâne rasé.

— 34 ans, sans histoire, cadre supérieur, m’a expliqué le commissaire. Il a tué sa femme.

Mes pieds nus foulent le sable blanc et je tiens mes chaussures à la main. Au large, des mouettes dérivent comme des rondins de bois. Un tuyau de béton traverse la plage et s’enfonce dans l’eau. Les effluves d’égouts, acres, épaisses, me râpent la gorge. Ma balade habituelle avant d’aller prendre le métro.

Sans savoir pourquoi, je me retourne : au loin, une forme féminine titube sur le sable.

—Il prétend qu’il dormait, a continué le commissaire. Il dit ne se souvenir de rien, qu’il s’est réveillé à côté du cadavre de sa femme, du sang plein les mains. Si vous voulez mon avis, c’est des conneries. Il faut bien se sortir d’affaire quand on a éventré bobonne.

La forme continue à avancer lentement. Elle semble flotter dans l’air vibrant de chaleur. Une femme, nue.

—Éventré ?

—Oui. Étripée comme un cochon pendu. Franchement, vous vous imaginez choisir un tournevis, revenir dans la chambre, vous pencher sur votre femme, lui fourrer quinze centimètres d’acier extra-dur, spécial travaux difficiles, dans le bide. Le tout, sans vous réveiller. C’est des conneries, hein, doc ?

—Ça s’est déjà vu. Des somnambules qui conduisent une voiture. Des femmes qui frappent à la porte de leur voisin, font l’amour avec lui puis rentrent chez elles. Des gens qui se jettent des remparts. Cela arrive. Des antécédents médicaux chez notre patient ? Somnambulisme, terreurs nocturnes ?

—Non, rien du tout. Aucun de ses proches ne l’a jamais vu monter des étagères pendant son sommeil.

La demoiselle nue marche droit devant elle. Son allure me rappelle certains des patients que j’ai vus flotter la nuit, leurs pas si légers sur le linoléum de l’hôpital.

 

Le commissaire était assis de l’autre côté du bureau sur une banquette basse. Je jouais avec un coupe-papier. Mon regard passait par-dessus son crâne rasé. La baie vitrée me renvoyait mon image, blouse, badge, stéthoscope, sur fond de nuit. Au-delà s’étendait la ville en dessous de l’hôpital, la colline dont les pentes se déversaient dans la mer, les éclairages, la coulée noire de la rivière, les remparts en demi-cercle autour de la cité, comme une barrière entre les rues illuminées et l’obscurité à l’extérieur.

Au bout du bras de la femme sur le sable, un éclat métallique voilé.

—Alors, c’est des conneries, hein, docteur ?

—Je dois le garder pour des examens. Electroencéphalogramme des phases de sommeil, tomographie, bilan sanguin.

—Je comprends. Je laisserai deux hommes en faction devant sa porte. Gardez-le aussi longtemps que vous voudrez, j’ai besoin de certitudes.

—Désolé, commissaire.

Je le fixai dans les yeux, retirai mes lunettes et les glissai dans la poche de ma blouse.

—Désolé commissaire, dans le domaine de la conscience et du rêve, il n’y a pas de certitude, seulement un miroir aux mille reflets.

À une quinzaine de mètres de moi, la femme à l’allure de somnambule, un manteau de brume autour des chevilles, s’arrête soudain. Ses mains sont rouges et, même à cette distance, il est impossible de se tromper sur la nature du liquide qui recouvre ses bras. Elle tombe à genoux, monte le couteau à ses yeux, le contemple. Du sang dégouline sur la lame.

Elle hurle.

Les mouettes s’envolent au raz de l’eau et se perdent dans le brouillard.

 

3. —Je vois qu’il a fallu vous donner une double dose de somnifères pour vous endormir. Vous ne nous avez pas facilité la tâche.

Même après une nuit de sommeil biochimique, l’homme a des cernes couleur ciel d’orage. Il se gratte un poignet, puis l’autre. Difficile de croire que les mains tremblotantes, la carrure voutée, les traits tirés sont ceux d’un meurtrier.

—Docteur, je ne veux plus jamais dormir. Docteur, ils peuvent bien me mettre en prison, mais la vraie punition, ce sont les cauchemars, toutes les nuits. Le cachot, c’est mon crâne.

—Quels cauchemars ?

—Je veux qu’ils s’arrêtent. Docteur, faites quelque chose.

—Nous avons trouvé de grandes irrégularités dans votre électroencéphalogramme. Les cycles sont amputés, un peu comme si votre cerveau tentait de se réveiller pendant le sommeil paradoxal, sans passer par des phases de sommeil profond.

— Docteur, je crois que je suis possédé. Ils disent que j’ai tué ma femme, mais c’est des conneries. Je l’aimais, vous comprenez. Je l’aimais. Ce n’était pas moi, c’était quelque chose à l’intérieur de moi.

Ses orbites sont si sombres qu’on y distingue plus les yeux. On dirait deux trous noirs aux contours flous.

—Le phénomène peut induire des crises de somnambulisme. Les signes concordants apparaissent dans les résultats. Cependant, votre situation est inédite : le somnambulisme n’apparait pas comme cela à l’âge adulte, sans lésion du lobe frontal.

Ses mains se crispent. Un soubresaut parcourt son corps.

—Docteur. Je sens qu’il revient. Non, non ! Non ! Je ne vous laisserai pas me dévorer !

D’un geste, il saisit le coupe-papier de laiton sur mon bureau. La lame passe à un cheveu de ma gorge. Je bascule en arrière. Il grimpe sur le bureau. Les muscles de son visage sont noués.

—Vous ne m’aurez pas, bande de rats !

Il lève le coupe-papier. Je reste paralysé dans mon fauteuil renversé, la nuque contre la moquette. Je pense à Lily. Bizarrement, je pense à Gabin, mon fils qui n’a jamais vu le jour. Qui n’a jamais vu la mer. Je pense à la ville tout entière qui s’étale en dessous de l’hôpital.

La lame brille un instant dans la lumière qui entre par les baies vitrées.

—Vous me prendrez pas, bande de rats !

Il saute sur moi. Sa tête explose en plein vol.

 

4. Je me réveille juste au moment où notre métro traverse une station abandonnée. Les quais sont envahis par la moisissure, une couche poudreuse blanche, verte et marron qui se soulève légèrement au passage du train. Des rats reniflent, le museau enfoui dans les cadavres de leurs congénères.

La ville enfermée dans les remparts se désagrège petit à petit. C’est l’humidité, la pourriture qui envahit tout.

J’essaie de ne pas penser au patient.

Tout autour de moi, les passagers dorment la tête contre la vitre ou fixent le vide, un casque sur les oreilles, coupés du monde.

Le métro s’engouffre dans un tunnel, suit un embranchement, passe dans une autre galerie. La ville est mitée de ces souterrains, égouts, tuyaux, lignes électriques, conduits de gaz, anciens boyaux de mine. Des milliers de percées sous les rues et les lampadaires, des trous qui n’attendent qu’à engloutir la population.

J’essaie de ne pas penser au patient. À la détonation, à sa tête qui explose au-dessus de moi. Au corps mou, sans vie, qui s’abat sur moi.

Je rentre à la maison. Je vais retrouver Lily. Je dois parler à sa mère des hématomes sur ses bras, ses jambes, son visage. Tirer au clair ce qui se trame dans cette maison pendant que je travaille à l’hôpital.

Techniquement, un accès de somnambulisme à l’âge adulte est possible. Pas naturellement, mais par l’ingestion d’une substance psychotrope. Quelqu’un aurait pu glisser du lithium ou du LSD dans la nourriture du patient. Un accès de folie meurtrière sous acide. Non, cela ne tient pas. Les examens sanguins n’ont révélé aucune trace de drogue. Impossible.

La détonation, le policier qui se précipite, l’arme encore fumante, saisit le cadavre par l’épaule et le tire vers lui.

Partout sur les murs des souterrains, la même humidité qui suinte, les mousses vertes à peine secouées par les vibrations du train, les cafards qui courent dans la lumière jaune-pisse des lampes.

Pas une parole dans ce train, pas un mot échangé, seulement le sifflement léger des écouteurs, la respiration des dormeurs.

Et cette femme somnambule qui titubait sur la plage un couteau à la main. La police a trouvé son mari éventré flottant dans la rivière, son sang mêlé aux algues, les boyaux déjà attaqués par la pourriture. Les rats grignotaient ses joues.

Par la vitre entre les compartiments, j’observe les autres voyageurs. Des rats, vifs et gris, passent entre les jambes des passagers. Tout au bout, par la verrière du conducteur, j’aperçois une vague verte qui envahit le tunnel, fonce sur nous, engloutit le train.

Je me réveille avec un cri. Les regards des passagers se posent sur moi. Une femme obèse, les fesses étalées sur les deux strapontins en face de moi, me fixe sévèrement. Elle fouille dans son sac.

Un hallucinogène. Agit sur le lobe frontal, juste derrière les yeux. Mescaline, harmaline, tryptamine. Perturbe le sommeil paradoxal.

La femme obèse sort une paire de ciseaux, la porte devant ses yeux.

Datura, belladone, mandragore, le marché de la bonne petite sorcière, sources d’atropine garantie 100% naturelle. Des hallucinogènes.

— Vous m’aurez pas, bande de rats !

Un jeune en costume-cravate enfonce de toutes ses forces son parapluie dans le ventre d’une vieille dame très digne dont le chapeau à voilette tombe et roule sur le sol plastique. La pointe traverse le corps frêle et soulève le pardessus, comme un piquet de tente pointe sous la toile. La dame a juste le temps de froncer des sourcils d’un air désapprobateur avant de s’effondrer.

Mescaline, amanite tue-mouche.

Des hurlements qui semblent venir de très loin.

Champignons hallucinogènes. Moisissure, pourriture, la ville se désagrège petit à petit.

Le jeune me désigne de son parapluie gluant de rouge-sang. Il mugit quelque chose et se dirige vers moi. Le métro ralentit.

La femme obèse détend son bras avec une agilité surprenante. Les ciseaux transpercent le ventre du jeune homme. Le sang jaillit, s’étale, écarlate sur le blanc de la chemise.

La rame s’arrête.

La moisissure est partout dans la ville. La porte coulisse.

Je me précipite.

Lily.

 

5. Je cours sur le quai, je grimpe les escaliers, je débouche dans la rue. Des rats énormes se pressent autour de moi. Je les évite, je les écarte. Certains se jettent sur moi. Ils veulent ma peau, m’ouvrir le ventre. Dévorer mes boyaux. Je fonce. Je vole.

Je fais coulisser la porte-fenêtre. L’air marin s’engouffre dans la maison en même temps que moi.

Dans la cuisine, Rebecca poursuit Lily autour de la table. J’ai l’impression de revoir un de ces dessins animés de mon enfance dans lesquels le chat pourchassait la souris. Rebecca brandit une baguette chinoise en métal. Lily hurle :

—Maman, maman, non, s’il te plait !

—Vous croyez que vous pouvez me cuisiner et me passer au four, bande de rats ! hurle Rebecca. C’est moi qui vais vous attraper !

 

Quelque part dans la maison, un bébé pleure. Je suis paralysé, incapable de bouger. Ma fille trébuche sur le pied de table, s‘étale par terre, se retourne. Elle tremble de peur.

Rebecca attrape Lily par les cheveux, la soulève de terre, lève la baguette chinoise à l’horizontal du ventre de ma petite fille.

 

Lily m’aperçoit et hurle « Papounet ! »

 

Avec une force qui me surprend, je plante mon stylo dans le dos de Rebecca. Rebecca est un rat. Je lui ouvre le ventre, dans lequel la moisissure s’épanouira bientôt. Je ramasse la baguette en métal.

 

Quelque part, un bébé pleure.

Gabin, mon fils mort-né, trottine jusqu’à moi. Il est tout petit, ses doigts minuscules se plient et se déplient et pointent vers sa sœur encore allongée sur le parquet. Ses yeux sont bleus comme les miens. Il sanglote. Il dit : « Lily a été méchante avec moi. » Ses tripes pendouillent jusque sur ses petits pieds. Il enroule ses bras autour de mes jambes.

Lily. Elle franchit la porte-fenêtre, saute sur la plage, roule et se relève. Je me lance à sa poursuite. Sa forme sombre s’enfuit devant moi. Ses pieds soulèvent des nuages de sable. Je gagne du terrain. Tout est noir à l’exception de ses empreintes qui scintillent devant moi, trace après trace.

 

Je sais que je suis piégé dans un rêve. Dans un cauchemar. Je sais que Lily doit mourir.

Les spores d’un immense champignon hallucinogène. La moisissure qui court sous la ville a trouvé le moyen d’envahir tout le territoire, de se débarrasser de l’espèce humaine concurrente. Le plus grand être vivant au monde : le mycélium qui s’étend sur des kilomètres.

Je plaque Lily sur le sable. Ses yeux sont tout ronds. Ses incisives ressortent, son museau frétille. Je lève la baguette de métal au-dessus d’elle.

 

Papounet, s’il te plait.

 

En un instant, je sais ce que je dois faire. J’ai assisté à l’opération lorsque j’étais interne. Pour soigner les schizophrènes et les névrotiques, pour balayer les hallucinations et les terreurs nocturnes, il était alors conseillé de ravager le lobe frontal. Un coup de pic dans le front, juste au-dessus du nez. Le nom de l’opération est devenu tellement tabou que je mets une seconde à m’en souvenir. Le mot me revient au moment où j’enfonce la baguette dans mon front. Lobotomie.

Je crois apercevoir mon reflet dans le métal enfoncé entre mes sourcils. La lobotomie détruit la capacité à rêver. Ou à plonger dans le cauchemar.

L’hallucination desserre son emprise sur mon cortex, elle semble s’échapper par le trou dans mon crâne. Je me réveille du plus lourd des sommeils.

Autour de moi sur la plage, des milliers de cadavres, des hommes, des femmes, des enfants qui baignent dans une mare de sang. Les pelles, seaux, bouées sont abandonnés à même le sable. Un massacre perpétré par une ville somnambule, transportée dans un autre monde par les spores hallucinogènes. Les ventres sont ouverts, les boyaux s’étalent sur le sable. La moisissure foisonne dans les entrailles des humains.

Un cinquantenaire bedonnant s’approche de nous, opinel à la main, visage crispé, épaules raides, muscles tendus. Je prends Lily dans mes bras.

Je repère un bateau pneumatique échoué sur le sable, au bord de l’eau. Je patauge dans le sang. Un garçon éventré occupe la petite embarcation. Je fais basculer son corps dans l’écume.

—Lily, écoute-moi.

L’homme à l’opinel se rapproche. D’autres somnambules sillonnent la plage.

—Ne me laisse pas, mon papounet !

—Écoute-moi, tu dois ramer le plus loin possible. Tu dois t’éloigner de la ville, tu as compris ?

—Ne me laisse pas, mon papounet !

Je pousse le bateau vers le large. Je sens une pierre sous mon pied.

Je la ramasse, me retourne juste à temps pour fracasser le crâne du somnambule qui s’affale de tout son long, je refrappe sur l’arrière de sa tête, à l’endroit où sa tonsure révèle le cuir chevelu. La peau s’ouvre en toile d’araignée. J’abats la pierre une nouvelle fois et le cerveau jaillit jusque sur mon visage.

Je me relève. La ville toute entière, ses pentes, ses rues, ses maisons sont envahies de moisissure, comme une poudre en dégradé blanc, bleu, vert-algue.

Je n’ai pas vraiment mal quand le pied de parasol me transperce l’estomac. Le sang et les sucs gastriques se déversent sur mes jambes. Je tombe.

Au-dessus de moi, piquet blanc tacheté de rouille à la main, Lily croasse d’une voix pâteuse :

—Ne me laisse pas, mon ratounet.

La dernière : 7 minutes

La diapositive suivante représentait un sexe de femme et, comme elle s'y attendait, toute l'assemblée fut secouée d'un éclat de rire. Ils étaient répugnants à voir, sales, affalés sur le bord de leur chaise avec les jambes largement ouvertes car, comme lui avait expliqué quelqu'un : "j'en ai des grosses, faut qu'elles respirent". A présent ils évoquaient tout à fait de grands singes hystériques. Clémence se sentit une faiblesse dans les jambes et s'appuya sur le bureau. L'inutilité de sa tâche la frappait si cruellement qu'il s'en fallait de peu pour qu'elle quitte la pièce ; seule la présence de sa tutrice au fond de la salle la retenait. Car derrière la meute, la vieille Rodez, droite comme un piquet de tente, continuait à l'observer sans ciller. Rattrapez la situation, mademoiselle, disaient ses yeux. Mais Clémence ne contrôlait plus rien. A la fin, il ne s'agissait plus d'un stage d'éducation sexuelle pour adolescents en difficulté mais d'une tentative de dressage d'animaux déchaînés, rendus tout-puissants par le sentiment de leur nombre. Aussi se tourna-t-elle vers la planche anatomique et, consciente d'aller à la catastrophe, appuya sur le bouton de la flèche laser. Un petit point rouge s'alluma sur l'écran. Elle chercha à nouveau Rodez des yeux, suppliante, mais la vieille ne bronchait pas.

-Le clitoris est l'organe du... articula-t-elle.

Le rire souleva la foule comme une vague. « Suce-moi ! » hurla quelqu'un dans le fond. Deux types se levèrent et empoignèrent leur entrejambe en donnant des coups de reins dans sa direction. Elle enregistra leurs réactions malgré elle et termina tout de même sa phrase à mi-voix, remarquant qu'au troisième rang, immobile au milieu du chahut, l'un des étudiants la dévisageait avec colère. Regard noir et fiévreux, il la fixait comme si elle venait de l'insulter. Elle se détourna, jeta un oeil à la pendule murale, constata que vingt minutes la séparaient encore de la libération et, sans force, se laissa choir sur la chaise du professeur. Quelque chose la piqua dans le gras d'une fesse et elle se releva en poussant un cri. Portant la main à la poche de son pantalon, elle se souvint des ciseaux de couture que lui avait prêtés Rodez avant le cours, pour l'aider à arranger un ongle cassé qui la torturait. « Je sais que c'est idiot, pardon », avait-elle expliqué en rougissant, « mais je suis sujette à des troubles obsessionnels et tout ce qui est sale ou pas à sa place me rend nerveuse ». En fait de nervosité elle se sentait devenir folle et avait dû se contenir pour ne pas trembler. « Une lime, peut-être auriez-vous une lime ? » Mais Rodez n'avait qu'une paire de ciseaux pointus dans son sac, de beaux ciseaux fins et aiguisés qui avaient ramené la panique naissante à un niveau acceptable. Elle les avait rangés dans sa poche avant de commencer le cours.

 

« Elle a chaud au cul ! » hurla quelqu'un, et des projectiles volèrent dans sa direction. Elle put éviter une grosse boule de papier mais reçut un préservatif emballé au-dessus d'un oeil, et tandis qu'elle se détournait pour se protéger le visage, une colère sèche s'enflamma finalement dans sa poitrine. Salauds, siffla une voix dans sa tête. Ordures, déchets. Elle serra les dents et pivota pour les affronter. Mais au moment où elle allait laisser parler sa rage, elle remarqua que Rodez s'était approchée du bureau. Curieusement, les gosses s'étaient tus.

-Mademoiselle, c'est terminé. Sortons, si vous voulez.

-Oh mais attendez, je...

-Honnêtement, je ne sais pas ce que vous faites ici. C'est un désastre.

Quelqu'un hulula dans le fond de la classe. Des filles pouffèrent.

-Mais j'allais... protesta faiblement Clémence, saisie de vertige.

Rodez fit un geste du menton pour désigner la porte et Clémence obéit. Alors qu'elle franchissait le seuil, une voix grave l'informa d'un ton placide : « T'es gaulée, sérieux. » Elle ne se retourna pas.

Clémence pleurait, et ses larmes entraînaient des grains de mascara sur ses joues, et c'était sale et poisseux, et elle redoublait de sanglots. T'es nulle ma pauvre, chuchotait la voix dans sa tête. T'es nulle et t'es dégueulasse, regarde-moi ça. Elle essuya son visage humide avec un mouchoir en papier, le plia en quatre parties égales avant de le jeter, rassembla ses affaires dans son sac à main, son bloc-notes, ses stylos, son téléphone portable avec le message de Maman disant Bon courage ma chérie, ça va bien se passer je le sens, alors que ça ne s'était pas bien passé du tout parce qu'elle était nulle et sale, nulle et dégueulasse, elle passa la lanière de son sac sur une épaule, se griffa l'intérieur d'une main pour s'apprendre à être nulle comme ça, et sortit dans la rue sans attendre la vieille Rodez qui pouvait bien crever.

Ils étaient là. Piaffant comme des hyènes, ils étaient dans la rue et leur nombre grossissait. Elle repéra le type qui lui avait affirmé en avoir des grosses, des maousses comme des oranges, et qu'il fallait les laisser respirer, puis elle reconnut celui du troisième rang à son expression d'intense fureur. Celui-là c'est le chef, comprit-elle. Celui-là c'est le lion.

Elle étreignit son sac et tenta de les contourner mais on lui barra la route. « Faut pas nous en vouloir, tsais » lança une ombre massive, dégageant une odeur de sueur rance. « On t'a charriée mais t'as l'air cool. » Elle hocha la tête et fit quelques pas de côté. Dans son dos, une présence obscure semblait s'organiser pour empêcher son repli. Des ombres bougeaient. Elle chercha le lion des yeux mais ne le trouva plus.

-On voudrait savoir si t'as déjà essayé tous les trucs dont tu parles. Y'en a qui disent que t'y connais rien.

-Tu pourrais nous montrer, pour qu'on soit sûrs. On voudrait voir c'est quoi un clito. C'est pas facile avec les dessins.

Le cercle se resserrait, et leur odeur de bêtes en rut lui saturait les narines. Rodez était invisible. La rue semblait déserte. Elle se mit à parler malgré elle :

-J'ai pas le temps ce soir, mais je reviens la semaine prochaine alors si vous voulez...

-T'as déjà pris une bite dans le cul ?

Son souffle se brisa net. C'était le lion qui avait parlé, surgissant devant elle. Il tenait un cutter dans une main et Clémence se sentit partir. Il la saisit par la ceinture avec rudesse ; elle rua en arrière et trébucha. Son talon glissa sur le goudron humide, elle poussa un cri et ce fut le signal. Le monde se vaporisa et toutes ses pensées se cristallisèrent en un aiguillon brillant, juste entre ses yeux : cours !

Elle leur échappa en une seconde. Repliant les orteils elle se débarrassa de ses escarpins, bouscula des corps lourds, se fraya un chemin et s'aperçut bientôt qu'elle courait pieds nus dans la rue, avec déjà dix mètres d'avance. Pendant un instant, elle en fut aussi surprise qu'eux, puis reprit conscience et allongea ses foulées.

-Chopez-la ! cria quelqu'un.

Alors elle les entendit fondre sur elle.

Elle parcourut cinquante mètres sans toucher le sol et plongea dans une station de métro, avalant les marches en deux enjambées. Quelque part, très loin dans sa tête, une voix terrifiée se répétait qu'elle allait tomber et se tuer, mais elle ne tomba pas. Elle sentit l'impact du béton sous ses pieds, une fois, deux fois,lâcha son sac à main qui partit s'écraser contre un mur, ne s'attarda pas et se jeta sur les portillons mécaniques. Derrière, les autres hurlaient. Clémence prit un couloir au hasard, dégringola une nouvelle volée de marches et déboula sur un quai vide. Au loin, un affichage numérique indiquait 7 minutes. Conservant son allure malgré la déception, elle remonta jusqu'à l'autre sortie et couvrit encore une dizaine de mètres avant de s'apercevoir qu'il n'y en avait pas. Elle venait de se jeter dans une nasse. La meute accourait derrière elle, et bientôt, sur le quai opposé, d'autres fauves surgirent pour lui couper l'idée de traverser les voies. Elle connut une seconde de panique totale, songeant à hurler, puis son corps prit les commandes : stupéfaite, elle découvrit qu'elle envisageait

de continuer sa course dans le tunnel.

On verra bien s'ils me suivent, cracha une voix de folle à l'arrière de son crâne.

Mais ce fut comme si elle se fracturait de l'intérieur, car cette idée l'épouvantait. Les tunnels du métro étaient infects, couverts de suie et d'eau saumâtre, habités par les rats ; et elle courait pieds nus. Mais à ses trousses, maintenant à moins de quinze mètres, les hyènes se préparaient à la dévorer, hurlant déjà leur triomphe. Ses jambes prirent la décision d'elles-mêmes. Elle se sentit déportée vers les rails et brusquement elle sauta. Pendant une seconde elle se maintint en suspension, flottant au-dessus des voies, puis le ballast lui déchira la plante des pieds et une douleur lointaine la fit grimacer. Elle ne ralentit pas.

-La pute ! cria quelqu'un.

Horrifiée, elle entra dans le gouffre.

Les voies se séparaient après quelques mètres, chacune s'engageant dans un tunnel plus étroit. Si la poursuite avait cessé elle aurait suivi le sens de la marche, pour devancer le train et atteindre la station suivante. Mais dans son dos, elle perçut le bruit de sauts sur le ballast et, avec une colère naissante dans la poitrine, elle obliqua sèchement dans le mauvais tunnel. Fonçant droit sur le prochain train. D'accord, fulmina la voix, d'accord, qu'ils me suivent. Si personne ne coupe le courant, nous avons sept minutes, et puis ce sera comme au bowling.

Aux cris de surprise qu'ils poussèrent, elle sut qu'ils avaient compris et abandonnaient. Mais restait encore une foulée, rapide et décidée. Elle risqua un coup d'oeil en arrière et reconnut le lion, dont la silhouette démesurée se découpait en contre-jour, dans l'arc lumineux de la station de métro. Elle tenta encore d'accélérer mais c'était impossible. Le ballast lui lacérait les pieds.

Combien de temps ? Six minutes, peut-être cinq.

Elle ne distinguait devant elle que la lumière de faibles ampoules fixées aux murs ainsi que des ombres mouvantes fuyant à son approche. Des rats, des cafards, peut-être des chauves-souris. Elle étouffa un sanglot. Le chasseur ne renonçait pas et bientôt le train viendrait. Les pieds en lambeaux, le souffle court et les poumons brûlants, elle ne réussit pas à maintenir son allure et ses genoux flanchèrent. Elle tomba, s'écorcha. Ses mains heurtèrent les traverses couvertes de graisse noire. Désespérée, presque folle, elle s'obligea à se relever, fit encore quelques mètres.

Je vais mourir. Un nouveau sanglot la secoua. Il m'a amenée ici, dans la crasse et l'infection, et maintenant il va me tuer. Elle frotta ses mains contre ses cuisses pour enlever la graisse, et une sensation bizarre l'interpella. Elle comprit en recommençant : c'étaient les ciseaux de Rodez, que la tension du jean avait fait remuer dans sa poche. Les petits ciseaux pointus de couturière. Elle les récupéra à tâtons, prise d'une excitation soudaine, les cala dans sa paume et ferma le poing pour ne laisser dépasser que les lames.

Combien de temps encore ? Quatre minutes ? Ca suffirait peut-être.

Car à présent elle sentait la colère s'installer, et son assaillant était seul. Le stupide macaque du troisième rang, qui avait fait son numéro de terreur des cités pendant que les autres riaient d'entendre ces mots stupéfiants, vagin et clitoris. Pourquoi fuir encore ? En affrontant la puanteur du métro elle avait été bien plus forte qu'eux ; et la bête qui la poursuivait n'était mue que par ce qui lui pendait entre les jambes et faisait sa faiblesse.

Alors elle s'immobilisa au milieu du tunnel et, sur une inspiration subite, retira son sweat-shirt et s'en débarrassa. ll ne restait sans doute qu'une poignée de secondes avant le passage du train, mais le temps n'avait plus de valeur. Le gamin la vit et cessa de courir. Une expression de profonde perplexité germa sur son visage en la découvrant à moitié nue. Il tenait toujours le cutter dans sa main. Animée par un instinct sauvage qui la dépassait, Clémence fit quelques pas vers lui. Elle ruisselait de sueur.

-Quoi ? fit-il, mal à l'aise.

-Toi aussi t'as du mal avec les dessins ?

Il recula, fit sortir la lame du cutter.

-Le clitoris, connard, c'est l'organe du plaisir féminin. Tu veux voir ?

D'une main, Clémence déboucla sa ceinture et fit sauter les boutons de son jean. Le gosse paraissait ne même plus savoir où il se trouvait. Elle fit encore un pas, se pencha vers lui.

-L-le métro va bientôt passer salo... commença-t-il.

Et sans le laisser finir, d'un mouvement souple et rond, elle lui enfonça les ciseaux de couturière sous le menton. Ce fut comme de planter un couteau dans une motte de beurre mou. Il ouvrit de grands yeux, lâcha son arme et émit un "Ah !" guttural. Elle l'avait touché au bord de la mâchoire et les lames avaient perforé la langue, la clouant au palais. Puis, déchirant les cartilages, elle étaient ressorties à l'air libre au niveau du nez. Le sang se mit à couler à retardement, comme un effet de cinéma raté.

-Moh ! fit-il.

-La vache, je t'ai sacrément embroché, constata-t-elle d'une voix blanche.

Et tandis qu'il portait ses mains tremblantes aux boucles des ciseaux sous son menton, Clémence sentit le souffle du train dans son dos. Sortant de sa transe, elle connut un instant de terreur qui la paralysa, et fut tentée de se recroqueviller sur les rails pour que tout se termine. Mais l'autre, qui s'était mis à tourner en rond comme une machine détraquée, la percuta et elle se ressaisit. Moh ! Moh ! couinait-il, tenant son visage sanguinolent à deux mains. Clémence cilla et vit des reflets de lumière sur les murs. Le souffle la poussait en arrière. Elle donna une forte bourrade au type, qui partit heurter un mur, et se plaqua contre la paroi avec lui. Un battement cil plus tard, le train était sur eux, tempêtant comme une houle puissante. Plusieurs wagons les dépassèrent puis une sirène retentit avant d'être couverte par le hurlement des freins. A ses côtés, l'homme qu'elle avait vaincu pleurait et fixait sur elles des yeux immenses. Son visage était transformé, suppliant, minuscule. C'est ainsi qu'on dompte les fauves ! triomphait la voix au fond de sa tête.

Le train s'immobilisa et, comme à travers les hublots d'un sous-marin, elle vit une foule les observer par les fenêtres. Elle fit un signe de main, se leva et s'éloigna. Bientôt, le métro s'effaça et elle retrouva l'obscurité et le silence. La voix s'était tue.

 A la station suivante, elle se hissa sur le quai à la force des bras. Deux vieux messieurs l'observaient, ébahis. Elle les salua et chercha la sortie.

-Mademoiselle ? demanda l'un des hommes. Tout va bien ? Vous êtes couverte de...

Elle baissa les yeux et découvrit son état. Le haut de son corps était sale, noir de suie. Des estafilades rouges couraient le long de ses bras. Ses pieds déchirés laissaient d'épaisses traces de sang sur le sol. Elle avait mal, maintenant. La douleur grandissait, comme si un anesthésique avait cessé d'agir. Elle releva pourtant la tête et fit un sourire.

-Ca va, dit-elle avec douceur. Oui, je crois que ça va.

 

A vous de juger à présent !

 

 

 

 

 

 

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Published by francoisegrenierdroesch - dans Résultat de concours
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commentaires

Giovanni Portelli 03/04/2013 15:10

Bonjour Françoise,
159 textes au défi, quatre lauréats. je suis assez d'accord que j'étais plutôt hors-sujet avec mes pauvres zombies du Nord. je n'avais d'ailleurs pas la prétention de le gagner ce concours, juste
faire sourire ceux qui trouveraient bon de lire ma nouvelle. Est-ce que le fait d'être resté régional a tranché? le jury lui-même a déclaré n'avoir pas trouvé dans les propositions l'ensemble des
critères propres au concours. Merci pour l'auteur "devient un zombie". Tournure mordante. cela dit, la sensibilité d'un jury de concours ne classe pas les textes selon leur qualité, et
heureusement. Certaines histoires étaient simplement géniales et abouties. A tout hasard, puisque vous avez mon email par ce commentaire, donnez-moi le lien de votre nouvelle. je suppose que vous y
avez participé pour en parler sur votre blog que je découvre au hasard du net, en fait. Bonne continuation, et au plaisir de vous lire, donc :)

francoisegrenierdroesch 03/04/2013 23:00



Merci de votre intérêt pour cet article qui montrait mon interrogation, non pas au sujet des auteurs mais du jury qui donne un thème et ne semble pas respecter les contraintes imposées dans leur
choix ... enfin bref. Et cela fait assez penser à du copinage mais sûrement que je me trompe ( enfin, le fait de faire voter les lecteurs me paraît douteux ) Comme je l'ai dit par ailleurs, j'ai
peu d'amis et je ne développe pas mon lectorat sur WeLoveWords ( pas envie ). Je suis prête à lire d'autres textes et celui sur "Requiem" pourrait me réconcilier avec ce site. Les auteurs ont en
fait rien à se reprocher. Le thème " Peur sur la ville " était vraiment confus.



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  • : Je mettrai mes essais littéraires, mes coups de coeur, des liens vers mon roman fantastique " LE PIANO MALÉFIQUE " car je me suis découvert une passion pour l'écriture alors que jusque là, je dessinais et gravais. Mais, je suis enseignante et donc, j'ai peu de temps à consacrer à ce blog, ne m'en voulez pas d'être parfois longtemps absente ! Du Cauchemar au rêve, il n'y a qu'un livre ! ( La Confrérie de l'imaginaire )
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  • D'abord, j'ai toujours dessiné,( mon père étant peintre d'aquarelles superbes sur le vieux Troyes et œuvrant pour les Bâtiments de France comme adjoint d'architecte, j'ai hérité de son don pour le dessin ).Des rêves/cauchemars traînent dans
  • D'abord, j'ai toujours dessiné,( mon père étant peintre d'aquarelles superbes sur le vieux Troyes et œuvrant pour les Bâtiments de France comme adjoint d'architecte, j'ai hérité de son don pour le dessin ).Des rêves/cauchemars traînent dans

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